Prélude & Dolor

Auteur : Lorde Kateline Lunor
Check : Soreyawari


Je n’ai pas grand chose à dire, mais j’espère que vous allez apprécier ce que j’ai fait. La date d’écriture remonte à plusieurs années, mais je pense que l’écriture reste correcte ^^


 

Je marchais dans la neige.

Elle recouvrait absolument tout. À part le tronc des nombreux arbres qui m’encerclaient de toutes parts, le paysage était d’une blancheur immaculée, j’aurais presque pu le trouver beau s’il ne semblait pas aussi artificiel.

L’épais tapis de neige sous mes pieds crissait à chaque pas. Ma respiration se transformait en vapeur à chaque expiration, mais je ne ressentais pas le froid qui aurait dû m’étreindre.

Je me suis retourné et j’ai jeté un œil autour de moi à travers les arbres.

Rien…

Pas de village, ni de cabane isolée et encore moins d’âme qui vive…

Seulement les arbres, la neige et le ciel blanc.

Je me suis remis à marcher, droit devant, déviant de ma trajectoire originale quand un arbre imposant se dressait en face de moi pour me remettre sur le chemin que je suivais depuis maintenant plusieurs dizaines de minutes.

À force de marcher dans un silence absolu, entrecoupé seulement par le son de mes pieds nus sur la neige, mon ouïe perçut le murmure lointain d’une voix.

J’ai orienté mes pas vers ce soudain bourdonnement, me rectifiant souvent car l’écho de cette voix semblait venir de partout et de nulle part à la fois.

Puis je la vis.

Elle était assise à genoux dans la neige, son dos me faisait face. Ce que j’avais d’abord pris pour un murmure étant en fait des sanglots qui s’échappaient de sa poitrine et qui faisaient tressauter par moment ses épaules.

Je me suis approché, et j’ai remarqué qu’elle était agenouillée devant une pierre… quelques pas de plus et je me rendis compte qu’elle ne pleurait pas devant une quelconque pierre mais devant une pierre tombale. Une fine couche de neige m’apprit qu’elle avait été scellée il n’y a pas longtemps.

La fille continuait ses sanglots, son visage enfoui dans ses mains.

Je me suis encore approché, jusqu’à me tenir à la même hauteur que l’inconnue.

Elle me fit sursauter quand, entre deux sanglots, elle dit d’une voix tremblotante :

– Pourquoi ?… Pourquoi ?…
– Euh, ça va ?

Elle m’ignora. Ou bien peut être qu’elle n’entendait pas.

Je me suis penché par-dessus son épaule pour essayer de déchiffrer les inscriptions sur la pierre tombale, sans pour autant parvenir à les comprendre.

– Crétin !

Elle me fit sursauter de nouveau. S’adressait-elle à moi ? En tout cas, elle continua à pleurer dans ses mains.

– Euh, tu… commençais-je, hésitant.

Elle releva la tête, et tournant son visage baigné de larmes vers le ciel blanc, elle hurla :

– JAAAAAAACK ! Crétin !! Pourquoi toi aussi ?!!

Quoi ? Elle parlait de moi ?!

Pendant une seconde, des tas de questions se bousculèrent dans ma tête. Puis de nouveau, sa voix s’éleva en se répercutant contre les arbres alentours.

– JAAAAAAAAAAAAAACK !!

***

Le Marché était animé ce jour-là.

La rue principale du village était noire de monde, à croire que tous les habitants et paysans s’étaient donnés le mot.

Jack était familier de toute cette agitation. Il avait même connu une journée pire, quand le Grand Oracle était parti renouveler sa foi en faisant un pèlerinage à travers toutes les petites bourgades miteuses possibles et imaginables.

Il aimait le brouhaha assourdissant que dégageaient la cohue et le mélange hétéroclite de toutes les conversations, des musiques jouées dans les tavernes, des voix puissantes des marchands à la criée, des petits stands mobiles tintinnabulant en roulant pour attirer les clients. Les cris mêlés des gardes et des gens qui s’élevaient contre les jeunes qui venaient de les gruger habilement aussi constituaient un cadre qu’il appréciait.

C’était également l’occasion de profiter du spectacle visuel plaisant de tous ces passants habillés pour la plupart de manière excentrique et voyante. Jack avait pris l’habitude d’appeler le Marché « le rassemblement de couleurs ». Et pour cause, tout le monde présent avait au moins une couleur claire, que ce soit le gilet orange, le pantalon jaune ou encore le chapeau vert clair, tous avait cette habitude de positiver en s’habillant de manière colorée, comme s’ils palliaient leur manque de joie chronique.

Rabattant son capuchon profond qui cachait les traits de son visage de son ombre, il s’engagea dans la foule en s’arrêtant aux stands pour examiner les produits et pour dérober certains qui lui seraient nécessaires pour survivre jusqu’à sa prochaine descente en ville.

Aussi loin qu’il pouvait s’en rappeler, les vols faisaient partie intégrante de sa vie.

Il ne volait pas pour le plaisir, et encore moins pour l’excitation du forfait que provoquait sa réalisation. Il volait pour manger, comme certains orphelins qu’il voyait déambuler sans but dans les ruelles et qui se faisaient pincer quasi-systématiquement.

Il n’était pas non plus dans une réelle situation critique, pas comme certains adultes qui commettaient des délits uniquement pour subvenir aux besoins de leurs nombreuses bouches à nourrir inutiles qui s’entassaient dans leurs maisons branlantes. Il avait toujours eu les doigts très habiles pour délester leurs bourses aux pérégrins qui avaient le courage de s’aventurer jusqu’à ce petit village reculé et loin de tout. Jamais il n’avait été attrapé, même si parfois, il devait s’en remettre à ses jambes pour ne pas finir menotté par l’un de ces « gardiens de la paix », comme ils aimaient à se faire appeler.

– Il est pas cher mon poisson ! Il est pas cher ! Tout frais et très bon !

L’étal du poissonnier regorgeait de carpes, truites, saumons et autres poissons qui étaient désormais considérés comme une denrée rare. Jack fut tenté d’en voler un, mais il savait que seuls les aliments qui se conservaient le plus longtemps étaient susceptibles de ne pas le laisser mourir de faim au bout de seulement une semaine.

Il continua de marcher à travers la foule qui semblait ne pas vouloir se fluidifier, balloté et bousculé par les passants qui ne se souciaient que de leurs petites personnes, il finit tout de même par arriver dans l’une de ces petites ruelles sombres, sales et sans nom qui bordaient l’axe principal de tout son long. Il la traversa et croisa un petit garçon recroquevillé sur lui-même. Il avait ramené contre son petit torse aux côtes saillantes des jambes squelettiques et les enlaçait de ses bras. Une lueur de défi était allumée dans ses yeux sombres, mais c’était la peur, qui faisait trembler ses poings, qui s’y lisait plus clairement.

Jack s’arrêta, farfouilla dans l’une de ses besaces remplies des fruits de ses méfaits et lui tendit un maigre morceau de poulet.

Les yeux du gamin s’illuminèrent et il saisit le bout de volaille. Ses dents cassées s’enfoncèrent dans la chair tendre et déchiquetèrent un morceau. Des larmes perlèrent aux coins de ses yeux.

Une colère sourde avait saisi Jack. Encore l’un de ces orphelins qui jonchaient les rues à l’instar des sacs poubelles. Les gens les considéraient comme faisant partie du décor.

Il serra sa mâchoire et se dirigea à pas rageur vers l’extrémité de la ruelle.

Ces orphelins lui faisaient trop douloureusement penser à lui.

Même si aux dernières nouvelles, ses parents biologiques étaient encore vivants, ils l’avaient abandonné quand il avait été en âge de survivre seul. La dureté de la vie dans la rue, il ne la connaissait que trop bien. Il savait ce que devait ressentir ce pauvre garçon abandonné aux chiens et aux autres gamins.

La violence était l’une des constituantes les plus meurtrières, mais le froid restait le principal tueur. Quand l’hiver arrivait et que ces rejets n’avaient qu’un pauvre pantalon en toile pour affronter des températures frôlant parfois les moins quarante degrés, le ventre vide, c’est par milliers que les morts se comptaient dans le pays.

Les souvenirs les plus désagréables de son enfance remontèrent à son esprit, ces jours où la faim le tiraillait tellement qu’il devait manger tout ce qui lui tombait entre les dents, petits rongeurs et même déchets organiques compris. Les adultes qui se défoulaient sur les plus frêles, simplement pour se sentir puissants par rapport à quelqu’un. Les combats entre enfants dans la rue pour s’arroger le droit de manger un bout de rat à moitié congelé.

Il secoua la tête en essayant de penser à autre chose, mais même les souvenirs refoulés dans un coin sombre de sa mémoire, la rage et la rancune qu’il avait développées envers le système actuel étaient toujours présentes.

S’engageant dans l’une des rues désertes qui s’allongeaient parallèlement à la rue du Marché, il rabattit sa capuche en arrière, libérant ses cheveux noirs en bataille. Il plongea ses mains dans les poches profondes de son épais manteau. Il l’avait volé quelques mois plus tôt, et si son choix s’était porté dessus, c’était uniquement parce qu’il était ample, ce qui permettait de soustraire aux regards vigilants des gardes les armes qu’il trimbalait toujours avec lui : Ses couteaux de lancers, ses bombes luminescentes, son Tazer et son revolver Nagant M1895.

Même s’il savait se servir à la perfection de tout son attirail, il n’avait jamais eu la mauvaise idée de les employer. Se faire courser pour vol n’était pas grand-chose, mais menacer un citoyen d’une arme à feu ou même d’une arme blanche était une toute autre affaire. Il comptait sur ses capacités gymnastiques et sur ses muscles pour se sortir de la plupart des situations, mais il n’hésiterait pas à sortir l’une de ses armes et s’en servir pour défendre sa vie.

Avisant une bande de jeunes qui se dirigeait vers lui, il remit son capuchon sur sa tête : il ne fallait surtout pas que quiconque remarque la couleur de ses yeux.

C’était la seule chose pour laquelle il ne pouvait pas détester ses parents : même s’ils l’avaient abandonné à la cruelle vie de la rue, ils ne l’avaient pas dénoncé aux autorités. Ils avaient conscience que même si la probabilité de survivre dans l’univers hostile dans lequel il avait grandi était extrêmement faible, il y avait quand même une chance de rester en vie.

– Oh !

L’interjection lui était sans doute adressée, mais Jack ne se retourna pas, il contourna la bande de jeunes qui se murmuraient des messes-basses entre eux avant d’exploser de rire en lui jetant des regards. Au contraire, il pressa le pas pour s’en éloigner le plus vite. Créer des troubles à l’intérieur de la ville et il serait arrêté à coup sûr. Et qui disait arrêté disait photo d’identité, et il n’avait pas passé autant de temps à courir et se cacher des autorités pour finir aussi stupidement derrière les barreaux… Ou pire !

Un des jeunes le rattrapa en deux enjambés et lui saisit le bras :

– Oh ! Je te parle ! Alors montre un peu de respect à tes aînés !

Jack haussa un sourcil et une esquisse de sourire se dessina sur ses lèvres fines gercées par le froid mordant.

Derrière l’adolescent qui lui avait attrapé le bras, ses amis gloussaient stupidement. L’un des trublions s’approcha même, tout de suite suivi par les trois autres garnements.

– Tu sais à qui t’as affaire ? Au gang du quartier Korotaïev ! Si tu ne veux pas d’emmerdes, tu ferais mieux de nous refiler gentiment ton blé et ton sac, et si tu te tiens bien on pourra peut-être te laisser partir.

Le sourire de Jack s’accentua, il savait qu’il avait affaire à quelques jeunes qui tentaient de se la jouer mafieux pour passer le temps, ils étaient assez jeunes, un duvet naissant ornait leurs lèvres supérieures. Ils devaient avoir tout au plus la quinzaine. Peut-être seize pour celui qui s’était présenté comme appartenant à un obscur gang à deux roubles. Ils rirent en pensant que leurs pseudo-proie leur était toute acquise et se mirent à jeter des regards sur les sacoches qui pendaient en bandoulière de ses épaules.

– Oh ? Le gang Korotaïev ? C’est vrai que rien que le nom me fiche une peur bleue ! vous devriez même rajouter Andreï devant, ça aurait plus d’impact.

Ils rirent, puis l’un deux saisit l’ironie de sa phrase.

– Attends, mais tu te fous de notre gueu…

Il n’eut pas le temps de finir sa phrase, le poing ganté de Jack s’abattit sur son visage et cassa son nez en produisant un craquement sinistre. Le jeune s’effondra par terre bruyamment.

Celui qui lui tenait le bras vit arriver le poing qui avait rétamé son camarade sans avoir le temps de réagir. Il frappa violemment sa pommette, lui faisant tourner la tête, si bien qu’il ne vit pas l’autre poing qui s’enfonça violemment dans son estomac, lui coupant la respiration, il se renversa à terre en émettant un borborygme.

La surprise passée chez les trois autres, ils se mirent en posture de combat, plutôt maladroitement, car Jack se contenta de balayer l’un et de mettre un direct du droit dans le visage de l’autre pour qu’ils s’effondrent sur le sol pavé.

Le dernier voyou prit ses jambes à son coup quand il vit qu’une seule personne avait mis au tapis ses amis, mais il trébucha sur un interstice entre deux pavés et s’étala de tout son long.

Jack ne pris même pas la peine de l’assommer, il se doutait que le gamin allait rentrer chez lui sans prévenir de gardes.

– Pensez-y la prochaine fois que vous vous la jouerez caïds, il y a toujours plus fort que soi !

Lui lança Jack sans même se retourner, il devait rentrer chez lui et il ne tenait pas particulièrement à se faire prendre à côté des jeunes blessés.

Il continua en pressant le pas jusqu’à ce qu’il arrive aux limites de la ville. Alors seulement il s’arrêta pour souffler un peu et observer le flux des paysans qui entraient et sortaient. La plupart transbahutaient leurs affaires dans des charrettes, mais on voyait plus des vieux aux dos courbés par l’âge déplacer leurs vivres et leurs achats en les portant vaille que vaille.

Ayant récupéré, Jack s’élança en courant dans la pente qui surplombait les terres gelées autour de la ville. Il la dévala en quelques enjambées puis prit la direction de la partie la plus boisée des alentours. Il lui faudrait une trentaine de minutes pour atteindre son logis, il décida donc d’économiser ses forces en arrêtant de courir pour adopter une allure plus lente.

La forêt qui s’étendait devant lui était très touffue. Il devait faire attention à là où il marchait car des racines à moitié enterrées n’attendaient qu’un pied pour le faire trébucher. Des ronces aux épines aussi grandes que son pouce lui barraient parfois le chemin et s’agrippaient à son long manteau sans pour autant le déchirer.

Le silence qui régnait était aussi complet que dans le rêve qui l’avait réveillé en sursaut ce matin, mais il avait au moins la vertu de le laisser tout à ses réflexions.

Il laissa ses pensées dériver quelques temps sur le garçon à qui il avait donné un morceau de volaille, puis vers les adolescents avec qui il avait peut-être été un peu rude, pour ne pas dire violent. Puis elles s’axèrent sur le cauchemar qui se répétait en boucle depuis quelques lunes déjà.

Ils commençaient toujours pareils, mais ce n’est que la veille qu’il avait rencontré la jeune inconnue. D’habitude, il se contentait d’errer dans le décor blanc surnaturel en cherchant… quelque chose. Il ne savait pas quoi.

Il essaya de se remémorer les traits de la jeune femme, mais en vain, il n’y parvenait pas. Il se rappelait de ses cheveux blonds bouclés, mais son visage, ses yeux, son nez, sa bouche, tout le reste lui échappait.

Malgré cet oubli, le cri déchirant qu’elle avait poussé et qui l’avait réveillé avait sans cesse résonné dans sa tête tout le long de la journée.

C’est troublé qu’il arriva devant une petite bicoque branlante.

C’était une petite cabane de chasseur. Elle ne devait pas dater d’hier et avait dû servir de refuge provisoire à plusieurs génération de trappeurs accomplis, mais la construction restait solide. Un morceau du toit menaçait de s’effondrer, mais malgré ça, les volets déglingués et les vitres cassées, sans doute à cause des jets de pierres adressés à l’occupant par les enfants en manque de sensations, elle offrait un confort relatif. Elle avait même une petite cheminée pour se chauffer quand les températures hivernales venaient s’installer dans le pays. Les quatre murs en bois avaient une peinture écaillée ressemblant relativement à du vert pour l’extérieur, et ils étaient tapissés de photos, de dessins, de portraits et de graffitis laissés par les résidents temporaires à l’intérieur.

Un lit de camp, offrant un confort plus que spartiate, trônait au milieu de la seule pièce. Des braises rougeoyaient dans l’âtre, et une certaine chaleur ambiante régnait.

Jack ferma la porte aussitôt entré et un petit sifflement, provoqué par le vent s’engouffrant entre les fissures dans le bois pourri s’éleva. Il déballa la nourriture qu’il avait dans ses besaces après avoir jeté son manteau sur le lit. Il savait qu’il faisait froid à l’intérieur, mais s’il le gardait sur les épaules, affronter l’extérieur relèverait de l’impossible.

Un bac d’eau glacée posé à même le sol lui fournit l’ingrédient principal du potage qu’il comptait préparer. Il se lava les mains et le visage, puis contempla son reflet sur la surface ridée de l’eau. Ses lèvres fines, son front intelligent caché par des mèches noires rebelles. Son nez droit. Sa mâchoire carrée. Mais c’étaient ses yeux qui l’empêchaient d’avoir une vie normale.

Ils étaient verts.

Dans un pays où tous les humains « normaux » possédaient des yeux noirs ou marron, les iris sortant de l’ordinaire étaient considérés comme une tare. Tous parents accouchant d’un enfant aux yeux colorés se devaient de l’annoncer au maire du village où ils résidaient et les enfants ainsi dénoncés disparaissaient. C’est à cause de ses yeux qu’il devait souvent changer de lieu de résidence.

La plupart des gens le considéraient comme un marginal et s’il alimentait les sujets de conversation de certains, grand bien leur en fasse ! Il se fichait du regard des autres et il continuait à vivre sa vie. Tant que personne ne venait lui chercher des noises, il n’avait pas de raisons d’être mauvais avec quiconque.

Se penchant au-dessus de la petite marmite qui bouillonnait gaiement, il nota que le potage était prêt. Il s’en servit une louchée et le but à petites gorgées.

Rien de tel qu’un bon potage pour vous préparer à dormir !

Il se mit au lit. Mais malgré l’appréhension qui le tenaillait, il ne s’endormit pas moins en un clin d’œil, plongeant dans le monde des rêves qu’il visitait chaque nuit.

***

Quinze jours étaient passés depuis que Jack avait refait ses stocks de vivres, et ils commençaient déjà à manquer.

La neige s’était mise à tomber trois ou quatre jours plus tôt, mais depuis, pas une minute ne s’était écoulée sans que le vent qui hurlait ne se taise et que les flocons ne cessent de tomber en s’amassant devant la porte et sur le toit qui menaçait de s’écrouler sur sa tête. Malgré les réparations rapides de Jack, des flocons s’engouffraient par moment dans la cabane et venait fondre sur le parquet en mauvais état.

Après plusieurs essais infructueux, il avait renoncé à essayer de sortir et se contentait de lire des livres lus et relus qui composaient son trésor personnel. Quand un craquement se faisait entendre, il priait pour que la couche de neige, qui devait maintenant dépasser son mètre quatre-vingt-cinq, ne s’effondre pas sur lui avec le toit.

Il soupira et tourna la tête vers la fenêtre. Un morceau de carton s’étalait dessus, rendant impossible toute intrusion intempestive de la neige par le verre cassé, mais limitant également la vision qu’il avait de l’extérieur. Il referma avec précaution le livre épais qu’il feuilletait depuis ce matin et le rangea dans le carton qui contenait ses semblables. Il racontait l’histoire d’une jeune qui avait brisé les chaines appliquées par une société soi-disant avenante envers sa population, mais qui en réalité tenait ses citoyens en esclavage, et avait provoqué la rébellion des Districts qui devaient fournir la capitale en produits de toutes sortes.

Jack chassa de ses yeux une mèche rebelle et s’approcha de la porte. Il passa une main dessus et sentit le bois froid le long de ses doigts. Il essaya de l’ouvrir, mais la résistance qu’elle lui opposa le fit comprendre qu’il serait vain de continuer.

Pourtant, il s’entêta, bandant ses muscles épais pour un garçon de son gabarit au maximum, serrant les dents quand ils commencèrent à devenir douloureux. Un craquement se fit entendre, mais la porte ne bougea pas d’un chouia.

Il laissa tomber, pour la énième fois, lança un regard chargé de tout ce que lui inspirait cette porte immobile, puis se détourna, son égo blessé lui criait de recommencer, tandis que sa raison lui prouvait par a plus b que la couche accumulée devait maintenant dépasser les deux mètres de hauteur.

Jack s’allongea sur le lit, les mains croisées derrière sa nuque, et dans le silence, il se remémora son passé.

Cela devait faire plus d’une heure qu’il était sur son lit quand des bruits lui parvinrent de dehors. Jack ferma les yeux et se força à faire le vide dans son esprit, triant les sons qui lui parvenaient : des respirations, des crissements légers, caractéristiques des pas sur la neige avec des raquettes, des murmures que le vent emportait au travers de la forêt.

Alors qu’il était encore allongé, l’oreille tendue, le carton placé sur sa fenêtre voltigea quand une pierre vint briser le verre restant. Jack ne bougea pas d’un pouce, tous ses sens en alerte. Il était en train de se demander quelle pouvait être la raison d’un pareil éclat de violence. Il avait immédiatement exclu un quelconque jeu entre gamins, car aucun parent n’accepterait de laisser sortir son enfant avec des températures pareilles, et surtout pas aussi loin de chez eux.

Maintenant que plus rien ne bouchait l’ouverture de la fenêtre, la lumière pure du soleil inondait la petite pièce. Le regard de Jack tomba sur la pierre qui avait fracassé la fenêtre. C’était un caillou, gros comme un poing, qui gisait au milieu des débris de verre sur le parquet humide.

Un coup retentit à la porte, et les réflexes de Jack prirent le dessus sur son raisonnement : il se leva d’un bond, repoussa son lit contre la fenêtre de manière à refermer l’accès par l’orifice. Le manque soudain de lumière ne l’empêcha pas de plonger sous la table et de la soulever pour bloquer l’accès.

Son cœur battait à cent à l’heure. Son cerveau tournait encore plus vite. Il jetait des coups d’œil frénétiques sur tous les objets susceptibles de lui offrir une échappatoire. Un autre coup retentit à la porte, la faisant grincer.

Ne prenant pas le temps de se demander pourquoi ils prenaient autant de temps, il recula jusqu’à l’un des murs de l’étroit abri, puis, prenant son élan, il sauta, attrapa l’un des morceaux branlant du toit.

Pendant deux secondes, il crut que la charpente abîmée allait résister, puis dans un vacarme d’enfer, elle s’effondra, emportant un garçon, des débris de bois pourris et plusieurs mètres d’une neige épaisse.

Prisonnier du poids qui s’était abattu sur lui, il se débattit pendant plusieurs instants, avant de se calmer et prendre une grande inspiration. Il faisait toujours ça dans les situations périlleuses, cela lui permettait d’oxygéner son cerveau, et donc de clarifier ses pensées. Il creusa pendant une bonne minute, les bruits étouffés par la couche de neige qui le plongeait dans l’obscurité lui apprirent que les assaillants frappaient à coup redoublés contre la porte.

Enfin, il parvint à s’échapper de la prison qui le maintenait au sol. Il récupéra son manteau qui trainait par terre, escalada le monticule, puis s’accrocha au rebord de la brèche qui s’ouvrait vers le ciel dégagé.

Il se hissa sur le toit, puis esquissa prudemment un pas sur la couche de neige restante. Un cri venant d’en bas lui fit prendre conscience de la situation précaire dans laquelle il se trouvait :

Une vingtaine d’hommes étaient amassés devant la cabane, cinq d’entre eux avaient un fusil dans les mains, et trois hommes s’esquintaient les épaules sur la porte en bois. Ils portaient tous plusieurs couches de vêtements, mais à la façon dont le tissu se tendait sur leurs torses, on devinait que ce devait être les gros bras du village.

Malgré les armes et l’air sérieux et concentré qui se peignait sur leurs visages, Jack ne put retenir un petit gloussement en remarquant qu’ils étaient en train d’essayer de pousser la porte, alors qu’il aurait suffi de la tirer pour l’ouvrir. Apparemment, ils allaient bientôt parvenir à la défoncer.

Un craquement sinistre l’avertit qu’il avait eu raison. Il jeta un coup d’œil aux hommes qui affichaient un large sourire, comme pour s’auto-féliciter d’avoir réussi l’exploit d’ouvrir une porte en force. Leurs sourires disparurent bien vite. Ils virent Jack sur le toit, froncèrent les sourcils, comme si une composante nouvelle dans un plan qui semblait bien rodé était de trop pour leurs cerveaux.

– Mais tirez bon sang !

Sortant d’une sorte de torpeur, les hommes avec les fusils mirent Jack en joue, tandis que d’autres sortaient des arbalètes et chargeaient des carreaux. Un coup de feu retentit, la balle siffla aux oreilles de Jack. D’autres suivirent, mais elles se perdirent au loin, Jack avait déjà agi.

Sans prendre d’élan, il sauta en direction d’un des sapins qui s’élevaient aux alentours de la cabane. Ses mains tendues crochetèrent une branche assez basse, et après un rapide mouvement de balancier, il agrippa un autre arbre. Se hissant à la force de ses poignets, il grimpa habilement vers la cime en quelques secondes. Quelques mètres plus bas, il entendait les hommes grogner. Se déplacer rapidement par la voie des airs était une chose, au sol, avec les congères et les terriers, en était une autre.

Un carreau d’arbalète se fichant dans le tronc, à une dizaine de centimètre de lui le ramena à la réalité : il produisit un bruit mat et fit gicler des échardes tout autour. Jack perdit des précieuses secondes à contempler l’effet de l’impact sur le bois. Il déglutit péniblement, se rendant compte qu’une fois touché par l’un de ces engins, quel qu’en soit l’endroit, il ne serait sans doute pas en mesure de continuer sa course, s’il n’était pas tué sur le coup.

– Ne le laissez pas s’échapper !

C’était encore la même voix, comme si cette personne était la seule douée d’un cerveau et d’une langue pour pallier le manque des autres costauds. Malgré la situation, Jack sourit en sachant qu’ils ne parviendraient jamais à l’attraper. Il avait passé des heures dans cette forêt, et connaissait toutes les astuces des trappeurs pour ne pas se faire repérer par les mammifères qu’il chassait, alors semer quelques humains ne devait pas relever de l’impossible, surtout connaissant sa capacité à se déplacer dans une nature vierge.

– Allez bande de gros bouseux ! Ecoutez votre chef et venez m’attraper si vous pouvez !

Jack se mit à rire, provoquant consciemment les brutes qui avaient des difficultés à se mouvoir en bas. Il sauta vers le pin qui étalait ses branches à un mètre de lui, attendant le dernier moment pour attraper l’appui afin d’obtenir plus de vitesse. Il passa sur un autre pin et atterrit sur ses pieds. Il courut le long d’une ramure épaisse sans se soucier le moins du monde de la hauteur et de l’instabilité de l’endroit. Il avait confiance en ses pieds, et ils lui rendaient bien en trouvant à chaque fois un appui sûr.

Bondissant vers un autre pin, il tendit son corps au maximum, se retrouvant à l’horizontale dans les airs, puis ses doigts rencontrèrent le bois. Il effectua une pirouette et attrapa une branche qui se trouvait là.

Les hommes qui avaient commencé par croire que ce serait un jeu d’enfant revirent leur jugement, le garçon avait l’air dans son élément, se mouvant avec autant de grâce que d’exactitude, et le temps qu’ils perdirent à observer, fascinés, les acrobaties qu’il faisait, il était déjà au loin, l’écho de son rire se répercutant contre les sapins qui semblaient leur jeter des regards moqueurs au travers de leurs branchages recouverts de neige.

Jack, continuait de se déplacer, voler serait le terme plus exact, car à peine son pied ou sa main touchait un arbre, qu’il s’envolait pour reprendre appui ailleurs, son manteau virevoltant derrière lui comme une ombre qui peinait à le suivre.

Soudain, alors qu’il saisissait d’une main une branche en hauteur, elle se cassa net. Il vit le tapis neigeux foncer vers lui, puis il arqua son corps pour retomber sur ses jambes. Quand il sentit le contact entre ses bottes et la neige, il fit un roulé-boulé.

Il se releva aussitôt et se mit à courir. Il n’avait pas de temps à perdre, et la neige avait amorti le plus grand du choc.

Alors qu’il continuait à courir, ses pieds s’enfonçant de plusieurs centimètres à chaque fois, le ralentissant énormément, il entendit des aboiements.

– C’est pas dans les règles ça.

Il avait marmonné entre ses dents serrées, écoutant les hurlements bestiaux qui se rapprochaient rapidement de sa position.

Écoutant avec appréhension les bêtes qui le coursaient, il remarqua le bruit d’un cours d’eau. Sa course l’avait mené jusqu’à la rivière qui parcourait la forêt de conifères. Elle était gelée à certains endroits, mais le courant était trop fort ailleurs et emportait des grosses plaques de glace.

Jack s’arrêta devant la rive qui allait en pente douce jusqu’aux eaux agitées. Il se retourna, le cœur au bord des lèvres. Un plongeon et ça serait la fin pour lui, l’eau devait être incroyablement froide. Il devra donc affronter les chiens sur ses talons ici.

Il estimait la probabilité de s’en sortir contre cinq chiens assez faible, et au nombre de grognements et d’aboiements qui lui parvenaient, il savait qu’ils devaient être plus d’une douzaine.

Des bruissements de feuilles l’avertirent que les chiens l’avaient retrouvé. Des yeux étroits apparurent, un museau fin à la dentition redoutable, des oreilles triangulaires dressées, des pattes musclées et un poitrail puissant. Puis un autre chien sortit des fourrés, et encore, jusqu’à ce que treize de ces bêtes soient visibles.

Elles étaient immobiles, mais prêtent à bondir. Jack ne bougeait plus, il les regardait, et elles faisaient de même, leurs yeux ambres fixés sur l’humain qui dégageait une odeur reconnaissable entre mille. Celle de la peur.

Quand un chien-loup contracta ses muscles, une déflagration retentit. Un arbre qui bordait la rivière venait d’exploser. Les températures nocturnes avaient gelé la sève, et lorsque le soleil réchauffait un peu les arbres, il arrivait que les arbres explosent littéralement. Jack avait déjà entendu des explosions de ce genre, mais jamais il n’en avait vue, seulement le tronc défoncé auquel des morceaux entiers avaient été arrachés.

Des bouts de bois, transformées en véritable armes furent projetés, et les glapissements que poussèrent les animaux encerclant Jack lui apprit qu’ils ne s’en étaient pas sortis indemnes.

C’est seulement quand la douleur irradia de son ventre qu’il comprit que lui non plus n’était pas indemne, il essaya de marcher, mais le courant le souleva et l’emporta. Malgré la douleur, il comprit que l’impact l’avait projeté dans la rivière, puis il fut immergé. Les remous le ballotèrent dans tous les sens, son long manteau s’enroulait autour de lui, et ses forces l’abandonnèrent. Plus rien ne comptait, sauf la douleur qui lui transperçait les côtes et le froid qui s’emparait de lui. Un instant, il fit surface, ses yeux à moitié fermés remarquèrent que trois chiens le suivaient sur la rive, il prit une grande goulée d’air, puis le courant lui plongea à nouveau la tête dans l’eau. Ses pensées n’étaient plus cohérentes du tout, il se souvint de la fois où il avait failli se noyer, puis le souvenir se désintégra. L’eau avait envahi ses poumons, son corps devenait lourd.

Il tourna la tête vers ce qui lui semblait être le ciel, et au travers de l’eau tumultueuse, il vit un loup courir et sauter sur les plaques de glaces qui dérivaient aux grès des courants. Il ne chercha pas à comprendre.

Un sourire étira ses lèvres.

Au moins j’ai eu raison, ils ne m’ont pas eu.

Puis, comme si cette dernière pensée avait consumé les forces qui lui restaient, ses yeux se fermèrent et sa conscience s’éteignit.

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