MdA Chap 112 : L’abattoir

Auteur : Nightgale
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Noël approche et mon porte-feuille souffre.

Enjoy


Comme si rien ne s’était passé, le groupe de Fang poursuivait inlassablement leur travail dans les mines malgré la perte d’un des leurs. Yanro avait simplement arrangé une pierre tombale en la mémoire du défunt. C’était le seul hommage qu’ils pouvaient espérer dans ces circonstances. Telle était la réalité ici, à Drouma.

Alors que tout le monde s’apprêtait à rentrer après une longue journée, Kuzu les interpella soudainement. En général, celui-ci se contentait juste de parler soit pour leur donner des ordres, soit pour les réprimander. C’était la première fois qu’il leur demandait de rester ainsi une fois le travail fini.

« Je me demande ce qu’il veut », se demanda Fang devant cet acte inhabituel.

« Si c’est ce que je pense, ça ne présage rien de bon », répondit Yanro.

« Comment ça ? »

« Je t’expliquerai les détails plus tard. Pour l’instant, laissons Kuzu parler. »

Plusieurs semaines s’étaient écoulées et pourtant, la situation entre Yanro et Kuzu ne s’était guère améliorée. Au contraire, plus ça allait et plus l’attitude de Kuzu à leur égard se détériorait.

Kuzu n’avait même pas hésité une seule seconde à fouetter son propre père quand celui-ci avait tenté de lui parler. Depuis cet incident, Yanro n’avait plus tenté aucune communication avec son fils. Kuzu avait clairement tracé la ligne entre eux. Fang était peiné de voir l’expression de Yanro ces derniers temps.

« Groupe 64, aujourd’hui j’ai une information à vous transmettre. Demain, le travail se terminera plus tôt. Je pense que vous avez compris pourquoi. Demain, c’est le retour du jour de l’abattoir.”

Fang n’avait aucune idée de ce dont il s’agissait mais juste en entendre le nom ne présageait déjà rien de bon. En jetant un bref coup d’œil autour de lui, il pouvait voir les visages des autres virer au blanc.

« Ce sera tout. Je suppose que vous n’avez plus qu’à prier pour ne pas être tiré au sort. Partez maintenant ! »

Une fois son message transmis, Kuzu ne tarda pas davantage et s’en alla avec un sourire narquois sur les lèvres. Le groupe semblait avoir été pétrifié par cette nouvelle. Fang, apparemment le seul encore dans l’ignorance, fut le seul à s‘interroger.

« Yanro, tu peux m’expliquer c’est quoi ce jour de l’abattoir ? »

« Ah… Oui, excuse-moi, Fang. C’est vrai que tu es le seul à ne pas savoir parmi nous. Le mieux c’est encore d’en parler pendant le dîner. Tout le monde, mieux vaut rentrer avant qu’il ne soit trop tard. »

La suggestion de Yanro ramena le groupe à la réalité et tous prirent le chemin du retour. Durant le trajet, un silence pesant s’était installé, même Lysha ne semblait pas savoir quoi dire. Comme Yanro lui avait promis, ce n’est qu’une fois l’heure du repas que Fang eut enfin les explications qu’il souhaitait.

« Le jour de l’abattoir… Comment t’expliquer ? Pour faire simple, c’est une sorte de spectacle dans le but de divertir Gregar et ses hommes. »

Fang était sceptique sur la notion de « divertir » et poussa un peu plus loin.

« Et ce spectacle en question… »

« … est un massacre pur et simple entre les esclaves. Une poignée d’esclaves s’affronte à mort jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’un et le survivant gagne le droit de quitter la cité. »

Les dernières paroles de Yanro n’échappèrent pas aux oreilles du jeune garçon qui rebondit rapidement sur le sujet.

« Le droit de quitter la cité… Est-ce que c’est vrai ? »

« Apparemment… Cependant, seule une personne jusqu’ici a eu droit à ce privilège. Ceux qui ont survécu avant lui n’étaient plus en état de quitter Drouma même s’ils le voulaient. »

« Hmm… »

Un doute subsistait dans l’esprit de Fang sur cette prétendue chance de quitter la cité mais il préféra laisser cette question de côté pour l’instant.

« Et si on refuse de se tuer entre nous ? Qu’est-ce qui se passe ? »

« Tout le monde se fait exécuter », répondit simplement Yanro.

« Au moins, ça c’est clair. »

« On ferait mieux de se reposer. Demain sera une rude journée, en espérant que notre groupe ne soit pas choisi. »

La soirée passa et une fois Yanro rentré chez lui, Fang et Lysha se mirent de suite au lit. Cependant, il n’arrivait pas à trouver le sommeil. Se demandant si ce jour de l’abattoir était vraiment une chance pour lui de s’en sortir, il s’aperçut que Lysha non plus n’arrivait pas à s’endormir.

« Du mal à dormir ?  » Demanda-t-il à la jeune fille.

« Hm.. » Acquiesça-t-elle d’un hochement de tête. « Fang, je peux dormir avec toi ce soir ? « 

« Bien sûr », répondit-il en s’écartant pour lui faire de la place.

Lentement mais sûrement, la jeune fille prit place à ses côtés. La faible lueur de la lune qui passait à travers la fenêtre pour venir se refléter sur les pupilles bleues de Lysha était un spectacle qui fascinait Fang.

Depuis l’incident avec le Drou, le spectacle dont avait été témoin Lysha l’avait fortement traumatisée. La vue du cadavre d’une personne avec laquelle elle avait travaillé des mois durant, ses entrailles à l’air libre, son sang teintant la surface du sol, couplé avec un visage marqué par la terreur et la souffrance, n’était pas une image qu’une fille de son âge devrait garder en tête.

Hantée par cet événement, elle n’arriva pas à dormir durant plusieurs nuits. Finalement, ce n’est qu’en dormant avec Fang comme elle le faisait jadis avec ses parents qu’elle put enfin retrouver un sommeil paisible. Même si à présent, elle était à nouveau capable de dormir seule, le fait qu’elle ait demandé à le rejoindre montrait clairement son état d’esprit.

« C’est le jour de l’abattoir qui t’inquiète, c’est ça ? Ce n’est pas la première fois que tu assistes à ça, non ? Comment ça s’est passé la dernière fois ? » Demanda Fang par curiosité.

« Je… Je ne sais pas. La dernière fois que ça s’est passé, oncle Yanro m’a dit de me boucher les oreilles et de ne pas regarder ce qui se passe. Il a dit que ce n’était pas quelque chose que je devais voir. »

Ça expliquait pourquoi Lysha était autant choquée après l’attaque du Drou. Yanro avait tant bien que mal essayé de préserver son innocence autant que possible jusqu’ici. Ses efforts pour épargner Lysha étaient tout à son honneur et Fang se sentait légèrement coupable de ne pas avoir réussi à en faire de même.

« Écoute, tout se passera bien, comme la dernière fois. Ce n’est qu’un mauvais moment à passer », assura Fang.

« Mais si c’est notre groupe qui est choisi. Est-ce qu’on devra… »

« Il y a beaucoup d’esclaves. Les chances que ça tombe sur nous sont faibles. Tu n’as pas à t’inquiéter. »

« Mais si ce n’est pas nous, alors ça tombera forcément sur quelqu’un d’autre. Fang, j’ai peur… »

En voyant la jeune fille se mettre à trembler, Fang la prit dans ses bras. Il voyait bien que Lysha commençait à craquer sous le règne malsain de Drouma et c’était la dernière chose qu’il avait envie de voir.

« Tout va bien se passer, Lysha. Tout va bien se passer… »

Répétant cette phrase en boucle comme une incantation, Lysha arriva finalement à trouver le sommeil. Tout en la regardant dormir avec une expression paisible, Fang murmura ses intentions.

« Lysha, je trouverai le moyen de te faire sortir d’ici. Je ne vais pas céder au désespoir et je ne vais pas te laisser y succomber non plus. On s’en sortira… je te le promets. »

Fang ferma les yeux avec un esprit déterminé. Il avait l’intuition que les événements de demain allaient sûrement lui donner plus de matière en main pour trouver une solution.

____

Le lendemain commença comme à son habitude. La différence cette fois-ci est qu’après que Kuzu ait rejoint leur groupe, celui-ci les guida non pas vers leur lieu de travail habituel mais vers une partie de la cité que Fang n’avait encore jamais exploré jusqu’ici. Les bâtiments étaient clairement entretenus dans cette zone et au loin, il pouvait apercevoir un grand manoir perché sur les hauteurs.

« Gregar s’est installé dans ce manoir. L’endroit appartenait jadis au dirigeant de la cité. Le manoir ainsi que tous les environs ont été réaménagés au bon vouloir de Gregar pour les accueillir, lui et ses hommes. Quant aux baraquements que tu vois par-là, c’est le lieu réservé aux chiens », expliqua Yanro.

Avec le manoir de Gregar tout en haut, les habitations dédiées à ses hommes un peu plus bas, et les baraquements pour les chiens encore en dessous, Fang avait l’impression que la hiérarchie dans Drouma se reflétait parfaitement avec cette disposition. Quant à eux, les esclaves, cette zone était évidemment hors-limite.

Les esclaves se faisaient de plus en plus nombreux aux alentours, leur indiquant par la même occasion qu’ils approchaient du but. Après leur avoir ordonné de rentrer à l’intérieur d’un bâtiment, Kuzu les laissa à leur sort. Le groupe s’engouffra alors dedans et, après avoir descendu une longue série d’escaliers, ils se retrouvèrent dans un grand espace creusé à même dans la roche. Ils n’étaient évidemment pas les seuls à être ici. Tous les esclaves étaient réunis ici, forçant le groupe de Fang à rester collés les uns aux autres pour ne pas être séparés par mégarde.

« Les derniers venus, aller à la place qui vous est désignée ! Le tirage au sort va bientôt commencer ! »

La voix venait d’un homme installé confortablement sur une estrade au loin. Entouré par un groupe de soldats armés, celui-ci observait la scène avec un mépris évident dans le regard. Le ton dans sa voix indiquait clairement qu’il voulait en finir rapidement avec cette besogne.

« Par ici ! Dépêchez-vous ! »

Une place avait été prévue pour chaque groupe selon leur numéro. Fang fut étonné de constater que tout était géré par les hommes de Gregar. Depuis que Kuzu les avait laissés un peu plus tôt, il n’avait pas vu d’autres chiens.

« Une fois, une émeute s’est produite. Les chiens étaient incapables de gérer la situation. Depuis, ce sont les hommes de Gregar qui s’occupent de ça pour éviter que ça ne se reproduise. »

Yanro répondait aux interrogations de Fang tandis qu’à côté, Tasko et Kibi faisaient de leur mieux pour rassurer Lysha.

« C’est pas trop tôt. Que chaque groupe choisisse son représentant. Celui-ci viendra tirer un papier dans la boîte qui se trouve devant moi. Il y a deux couleurs : blanc ou noir. Si vous tombez sur le noir… vous savez ce qui vous attend. « 

Quelques ricanements se firent entendre suite à cette remarque, puis le tirage commença dans un silence de mort. Chaque représentant effectuait leur tirage dans l’ordre suivant le numéro de leur groupe. Celui de Fang étant le numéro 64, il restait encore du temps avant que leur tour arrive.

« E-Excusez-moi… »

Jusqu’ici, tout s’était passé dans le plus grand des calmes malgré les enjeux. C’était la première fois depuis le début du tirage que quelqu’un se manifestait.

« Qu’est-ce qu’il y a ? »

« Mon papier… il est rouge », dit l’esclave en montrant faiblement son bout de papier.

« Ah, ça. J’avais oublié qu’on avait instauré une nouvelle règle. Ceux qui tirent un papier rouge ont droit à un prix spécial. »

« Un prix spé… »

Slash !

Avant que l’esclave n’ait eu le temps de demander des précisions, sa main qui tenait le bout de papier vola dans les airs dans un jet de sang.

« Ahhhhhhhh ! »

« J’avais oublié de préciser », dit l’homme en rengainant l’épée qu’il venait de sortir. « Ceux qui auront la chance de tirer un papier rouge verront leur main coupée, alors choisissez bien le représentant que vous voulez envoyer. »

Cette annonce fut rapidement suivie par une hilarité générale de la part des soldats tandis que du côté des esclaves, tous les visages se mirent à pâlir.

« Qu’on ramène ce déchet à son groupe et qu’on lui tranche la tête s’il n’arrive pas à se taire ! Au suivant ! »

Évidemment, après une telle annonce, le silence qui régnait jusqu’ici vola en éclat. Le prochain groupe à passer était d’ailleurs déjà en train de se disputer.

« Tu t’es porté volontaire, non ? Alors vas-y ! »

« C’est pas toi qui disais que tu étais le plus chanceux d’entre nous ? Eh ben, t’as qu’à tenter ta chance ! »

La dispute vira rapidement aux poings. Ils n’étaient pas les seuls à agir ainsi, tous les autres groupes avaient commencé à discuter et le ton à monter. La tension grimpa de plusieurs crans parmi les esclaves sous le regard amusé des hommes de Gregar.

« Ces enfoirés ! Ils font naître le conflit et la méfiance entre les membres de chaque groupe. »

Fang ne savait pas si c’était fait volontairement pour empêcher toute cohésion chez les esclaves ou si c’était juste une façon d’être le plus cruel possible. En tout cas, il était clair qu’après cet événement, la confiance au sein de chaque groupe allait en pâtir.

Après s’être délectés de ce chaos un bref instant, les hommes de Grégar instaurèrent quelques règles pour éviter que la situation ne dégénère. Chaque groupe avait une minute pour désigner son représentant une fois leur tour venu. Si aucun représentant n’était choisi, tous les membres auraient leur main tranchée.

Les esclaves trouvèrent rapidement une méthode pour éviter cette punition collective. Chaque personne désignait du doigt celui ou celle qu’elle voulait comme représentant, après quoi les soldats se chargeaient d’emmener le malheureux avec ou contre son gré. Cette méthode fut adoptée par chaque groupe d’un commun accord et le tirage reprit ainsi à un rythme régulier.

« Ahhhhhhh ! »

Une énième main avait été coupée et le tour du groupe de Fang approchait à grand pas. Aucun papier noir n’avait été tiré jusqu’ici, mais les esclaves semblaient redouter davantage de tirer un papier rouge plutôt que le noir.

« Tout le monde, inutile de se déchirer entre nous. C’est moi qui irait tirer le papier. »

« Oncle Yanro, non ! »

Lysha se jeta sur Yanro et le regarda avec des yeux au bord des larmes. Celui-ci se mit à caresser les cheveux de la jeune fille avec un faible sourire.

« Quelqu’un doit le faire Lysha. Et si ce doit être quelqu’un, ça doit être moi. Je suis vieux et fatigué, je ne suis presque plus d’aucune utilité à la mine. Quitte à perdre une main, autant que ce soit la mienne. »

« Mais… mais… »

« Groupe 64 ! C’est à vous ! »

Les soldats n’avaient que faire des états d’âme de Lysha et annoncèrent impitoyablement que leur tour était venu. Yanro commença alors à avancer.

« Le représentant du groupe 64 sera… »

« Moi ! »

Une voix forte et assurée interrompit celle de Yanro et attira immédiatement l’attention du groupe. D’un pas déterminé, une silhouette se plaça devant eux.

« Tasko ! Qu’est-ce que tu fais ? »

Kibi fut la première à réagir en voyant son mari se mettre en avant.

« Désolé, Kibi. Je ne peux pas laisser Yanro faire ça. Après tout ce qu’il a fait pour nous depuis que nous sommes ici, j’ai enfin une chance de rembourser ma dette. »

« Mais… Ta main… »

« Hé, rien ne garantit que je vais la perdre. Tu me connais. Je suis un coriace. »

« Espèce d’idiot…  » Murmura Kibi en sanglots.

« Si vous avez choisi votre représentant, alors dépêchez-vous ! » Urgea le soldat.

« J’arrive, j’arrive. »

« Tasko ! »

Yanro voulait l’arrêter mais celui-ci le dissuada d’un hochement de tête.

« Tu n’es pas inutile, Yanro. Au pire, ce n’est qu’une main. Je survivrai », dit-il avec un sourire.

Tasko fut alors amené sur l’estrade sans que personne d’autre ne puisse y redire quoique ce soit. Ce n’est qu’une fois en place devant la boîte contenant les papiers que sa main devint moite.

« Ce n’est qu’un papier, Tasko, juste un fichu papier. Peu importe si je perds la main, tant que je ne tire pas le noir, tout ira bien. »

Tout en répétant cette phrase en boucle, Tasko prit finalement sa résolution et se lança sans hésitation. Il n’allait pas leur faire le plaisir de montrer de la peur ou bien de l’angoisse. Sans perdre de temps, il attrapa un bout de papier et retira promptement sa main.

Son sort, ainsi que celui de son groupe, tout allait se jouer sur la couleur du papier qu’il tenait. Tasko était presque effrayé de regarder mais il se devait de faire face à la réalité, aussi cruelle qu’elle puisse être.

« La couleur de mon papier est… »

 


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