Les mésaventures d’un homme pas si ordinaire 2 – Chapitre 5



Auteur : Henri

Check : Nekoyashiki-san


Petit rappel pour ceux qui auraient oublié, cette histoire peut être un peu « Dark » par moment, on parle du quotidien de la Mort après tout, et toutes les morts ne sont pas de vieillesse.

Nekoyashiki-san


La Mort est revenue ?

“Pourquoi est-ce que tu n’es pas revenu plus tôt ? demanda-t-elle la tête enfouie dans mes bras. 

– À ton avis, Sherlock. Aoutch. J’ai les côtes fragiles, tu sais. 

– C’était dur ?

– Oui, très, soupirai-je. 

– Tu veux que je te fasse un café même s’il est tard ? 

– Ne t’inquiètes pas, je vais le faire. Tu peux me lâcher, je ne vais pas disparaître.

– Tu as raison, tu ne disparaîtras pas avant de m’avoir tout raconté, dit-elle en lançant un regard noir.

– Mais oui, mais oui, allez, assieds-toi, je te fais une tisane d’olivier comme d’habitude. 

– Comme d’habitude… Merci.” 

  Douze années s’étaient passées. Je ne pensais pas pouvoir rentrer un jour. Quand je repensais à cette carte qui clignotait sans arrêt, je me disais que j’avais été vraiment optimiste en disant que j’allais passer de temps à autre. Cependant, aujourd’hui était un jour spécial. 

  Le grand patron m’avait accordé un jour de congé pour me remercier de mon travail acharné. Acharné était le bon mot. 

  Les premiers jours avaient été les plus difficiles. Je supposais que c’était ça que ressentaient les croque-morts.  

  Je voyais à tous les instants de la journée des personnes mourir, perdre la vie. Certains étaient assassinés, d’autres torturés à mort, d’autres étaient sacrifiés. Mes yeux avaient beau avoir déjà été témoins des atrocités de la guerre, mon être continuait à trembler. On ne s’habituait jamais aux ténèbres de l’humanité. 

  Mon travail m’empêchait d’intervenir pour empêcher leurs morts mais cela ne voulait pas dire que je ne pouvais pas les venger. Suivant mon cœur, j’avais décimé sans pitié quelques groupes de personnes que j’avais jugés mauvaises. 

  Qui étais-je pour les juger ? Personne. Mais sans ça, je serais devenu fou. Ou peut-être l’étais-je déjà. J’avais sûrement tué plus de personnes ces dernières années que durant toute mon existence. 

  Le pire dans ce travail n’était pas la vue souvent horrible des corps déchiquetés ou l’odeur de la pourriture. Encore, ça, on pouvait le voir dans les films, on était en quelque sorte préparé à ce genre d’événements.

  Non, le pire, c’était ça. S’il y avait bien une chose que je ne pouvais pas supporter, c’était bien ça. 

“Descendez, jeune homme, cria le proviseur dans son mégaphone. 

– C’est qui ? chuchota un élève. 

– C’est celui qui se faisait harceler. 

– Lui ? Le pauvre. 

– Il ne va pas sauter, si ? 

– Non, il ne le fera pas, laissez-le tout seul dans son délire, dit une personne à la foule qui s’était rassemblée. 

– Je vais appeler les pompiers, déclara une voix inquiète. 

– Pas besoin. C’est juste parce que sa copine l’a largué, c’est tout. 

– Il ne cherche qu’à attirer l’attention, renchérit un autre. 

– On parie ? 

– On ne parie pas avec la vie de quelqu’un ! s’exclama une personne. 

– Il ne va pas le faire de toute façon.

– Je parie dix euros qu’il sautera. 

– Moi, vingt que non. 

– Ils ne me prennent pas au sérieux, hein, marmonna celui qui se tenait sur le toit. Ils doivent trouver ça pathétique. 

– Saute ! commença à dire un étudiant. 

– Saute ! suivit quelqu’un d’autre. 

– Saute, saute, saute ! 

– Ne les écoute pas, dis-je en prenant place à côté de lui sur le toit.

– Je n’en peux plus, je suis fatigué.

– Du calme, tout va bien, je suis là avec toi. 

– J’abandonne, continua-t-il.

– Respire un coup. Il ne m’entend pas ? Bizarre. Et si j’enlevais mon costume. 

– Ça ne vaut plus le coup. 

– Tu me vois ? Merde. Vite, réfléchis !

– Des amis ?  Les seules personnes qui ne me harcèlent pas, m’observent en silence. 

– Par Nura. Garde espoir, garde espoir. Hadès, si tu m’entends, aide-moi, merde !

– De la famille ? Depuis que mes notes ont chuté, elle ne m’adresse plus la parole. Ma copine ? Elle a eu raison de me quitter. Elle trouvera mieux. 

– Et si j’isole l’espace-temps ! Troisième Art de l’Univers, Espace. Deuxième Art de l… Ne saute pas ! hurlai-je. 

– Je ne manquerai à personne, lâcha-t-il avant de s’élancer le sourire aux lèvres.

– Putain ! Non, non, non !” 

  J’avais essayé de le prendre dans mes bras sans succès. Je passais à travers lui. J’avais essayé de le téléporter, de le pousser, de le ralentir. Rien n’avait fonctionné. Il s’était écrasé. 

  J’étais la Mort mais j’obéissais à cette carte. Cette carte de merde. Dès qu’une personne était marquée par celle-ci, elle allait mourir et je ne pouvais rien faire pour empêcher cette tragédie. 

  Il n’aurait suffi que d’un seul mot pour le faire changer d’avis, au moins temporairement jusqu’à ce qu’il trouve cette étincelle de vie. Je le pensais sincèrement. Un seul câlin, un seul “courage, ça va aller, tu n’es pas tout seul”. Mais non. Je ne pouvais rien y faire. J’atterris devant son corps et son âme fraîchement sortie. Un jeune futur avait disparu pour des conneries. 

  Je me tournai vers ses “camarades”. Je les maudissai. Ils me dégoûtaient. Un monde dégoûtant, voilà ce qu’il voyait. 

  Une main tendue aurait suffi à lui donner la force de continuer à avancer et à peut-être découvrir la beauté du monde à travers l’œil de quelqu’un d’autre. Mais non. Personne ne pleurera sa mort, sauf moi. 

  Quelqu’un veillera sur toi. Je vais te guider, âme perdue. 

“Je suis désolé de t’avoir fait vivre tout ça, dit-elle en me serrant la main.

– Ne t’excuses pas, c’est moi qui ai accepté, insistai-je en essuyant le coin de mes yeux. Merci de t’être occupé du garçon que je t’ai laissé aussi.

– Un vrai ange. Allez, on continuera d’en parler demain, il est tard. 

– Oui. Merci. 

– Je retourne dormir hein. Tu me dis si tu as besoin de quoi que ce soit.

– Oui, merci.

– Bonne nuit… murmura-t-elle en me serrant dans ses bras avant de partir.” 

  Après ma douche, je pris comme d’habitude le temps d’écrire ma journée dans mon carnet. Puis je m’allongeai sur mon lit, fatigué. Je repensais à cette discussion que j’avais eue avec Hadès. 

  Toutes ces âmes que j’avais guidées allaient là où elles devaient aller. Ce jeune homme, par exemple, qui avait disparu trop tôt, était athé, donc son existence avait été effacée en concordance avec ce qu’il croyait être vrai. La mère du garçon que j’avais recueilli avait rejoint le paradis chrétien auquel elle croyait. 

  Toutes ces morts qui auraient pu être évitées grâce un simple geste d’amour, me traversaient l’esprit. 

  De l’empathie. J’éprouvais de l’empathie. Je touchai mon visage, ces treize années m’avaient bien vieilli. 

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