Pérégrinations en Monde Inconnu 13 : Là où on souffre

Auteur : SamiHuunter
Check : Teldryn


Salut ! C’est moi encore !

Comment ça, vous m’avez oublié ?… Bon, c’est vrai que j’ai rien écrit publié depuis un bail, mais ça sera jamais pire que Ducky ! x’)

Voici la suite de PeMI ! Yay !

En vrai, la première partie a été écrite y’a pas mal de temps, et j’avais tellement hésité pour la deuxième partie qu’elle je ne l’ai faite que bien après :3

Je dois vous avouer que j’ai eu énormément de mal pour écrire la scène avec Tom, après le combat (NO SPOIL, THANK YOU VERY MUCH), parce que même si j’arrive à imaginer la scène dans les moindres détails et que je ressens les émotions exprimées, c’est extrêmement difficile de le coucher sur papier, surtout à partir d’un POV qui est neutre dans le contexte et m’empêche d’apporter l’empathie/sympathie qu’une entité proche du personnage pourrait avoir…

Mais je digresse, vous n’êtes certainement pas là pour m’écouter me plaindre x)

Sur ce, bonne lecture o/


– Je… J’ai… j’ai besoin d’air…

Tout de suite après avoir prononcé ces mots, Margaux fila vers la sortie.

Éva vit Elias s’avancer en criant le nom de la jeune fille qui venait de prendre ses jambes à son cou, mais Jack se mit en travers de son chemin, le bras tendu, secouant la tête lentement de droite à gauche.

– Laisse-moi passer Jack, tu vois bien que Margaux ne va pas bien !

Elias avait haussé le ton. Cela ne sembla pas impressionner Jack, car il demeura impassible. Éva se demanda si ce n’est pas simplement parce qu’il n’avait pas compris, mais ce qu’il dit répondit à l’adolescent qui le fixait, les traits déformés par l’inquiétude et la colère, la persuada du contraire.

– C’est useless, elle est obviously pas alright. Si tu try de faire something, tu risques de rendre la situation worse.
– Tu ne sais rien de ça !

Malgré son mauvais français, il s’était fait comprendre, mais Elias n’était pas en état d’écouter la voix de la raison. Celle qu’il aimait était clairement en train de souffrir, et rester là sans rien faire tandis qu’elle combattait ses démons seule n’était pas pour lui une option.

Sans qu’il s’en rende compte, des petites gouttelettes commençaient à flotter autour de lui. Dans sa colère, il canalisait son pouvoir et de l’eau se mettait à prendre forme.

Alors que l’eau se mettait à graviter autour d’Elias de plus en plus vite, Jack jeta un coup d’œil à Anthon, debout à quelques pas de là. Captant son regard, le géant comprit qu’il était temps pour lui d’intervenir et il s’approcha du garçon furieux.

– Bon, ça suffit comme ça, Elias.

La main qu’il posa sur son épaule eut pour effet de faire cesser la fuite de son pouvoir et l’eau en suspension s’écrasa au sol en éclaboussant ses chaussures. Parce qu’Anthon avait mis un peu plus de force que nécessaire dans son bras, le simple geste apaisant avait également un zeste de quelque chose qui rappelait à Elias qu’il existait un être capable de l’envoyer dans les bras de Morphée d’une claque.

– Je comprends que tu te fasses du souci pour Margaux, mais t’énerver est contreproductif.

Éva, qui regardait la scène dans son coin, ouvrit la bouche pour faire un commentaire, mais les regards qu’Anthon et Jack lui lancèrent au même moment suffirent pour lui clouer le bec. Elle détourna la tête en gonflant ses joues, sa manière à elle de montrer qu’elle était vexée, mais garda le silence.

« Hum ! C’est pas comme s’ils auraient compris ce que je m’apprêtais à dire… Et puis tant qu’à faire, je leur parlerais plus jusqu’à ce qu’on rentre ! »

Gardant ses pensées pour elle, Éva tourna légèrement la tête pour continuer à observer ce qu’il se passait du coin de l’œil. Elle avait beau bouder les garçons, sa curiosité était trop insatiable pour qu’elle rate quoi que ce soit, surtout quand elle se trouvait dans la même pièce que l’action.

Pendant quelques minutes, la seule chose qui résonna dans la hutte était le bruit des pas d’Elias qui faisait des va-et-vient entre deux murs recouverts de fourrure.

Quand l’adolescent cessa de faire les cent pas, Éva tourna sa tête vers lui pour le voir se diriger vers la sortie, plus calme qu’auparavant. Il voulait certainement prendre l’air. La voix qui s’éleva à deux mètres de la jeune fille la fit sursauter aussi sûrement que ses camarades présents dans la hutte.

– Reste à l’intérieur, il faut qu’on reste groupé pour le moment.

En soufflant, le garçon qui s’apprêtait à sortir amorça un demi-tour. Il fit mine de faire un commentaire, mais le ravala avant qu’il ne s’échappe.

Même si ses compagnons avaient appris à écouter Tom, même quand il donnait des ordres qui pouvaient sembler étranges de primes abords, Éva continuait de refuser à obéir. Même quand elle comprenait que c’était pour son bien, sa “fierté” l’empêchait de suivre les conseils des autres.

Ce n’était pas qu’aux ordres de Tom à qui elle faisait la sourde oreille, mais à tous les garçons, en fait. Quand c’était une fille qui lui demandait de faire quelque chose, elle n’y voyait pas d’inconvénient, mais quand un garçon osait se permettre de lui dicter sa conduite, il n’en avait pas fini d’entendre sa voix stridente faire siffler ses oreilles.

Étrangement, elle rechignait moins à obéir à Anthon. Ce n’était pas simplement parce qu’il faisait peur avec ses cicatrices, sa barbe de quelques jours, sa taille de géant et plus de muscles qu’un être humain en avait besoin — ça, elle ne le reconnaîtrait jamais —, mais c’était surtout parce qu’il avait la même manière de parler que son père à elle : calme et posé, mais qui s’emportait quand elle faisait une grosse bêtise.

C’est pour cette raison qu’en entendant la voix de Tom, à moitié étouffé par la fourrure dans laquelle il était enroulé, elle ne put s’empêcher de lui répondre, oubliant complètement la promesse qu’elle s’était faite quelques minutes plus tôt.

– Pardon ? Depuis quand on est forcé de rester dans un même endroit ? C’est pas comme si on était en mauvais terme avec les gobelins à ce que je sache, et puis même si c’était le cas, on peut très bien se défendre.

Après quelques instants où tous purent voir une silhouette batailler avec les fourrures qui le couvraient, la tête de Tom émergea et ses yeux noirs fixèrent celle qui venait de s’exprimer sur un ton cinglant.

– Tu vois, Éva, l’être humain fait partie de cette minorité d’espèces qui apprend de ses erreurs sur le court terme. Tu m’aurais dit exactement la même chose il y a quelques jours, j’aurais essayé de te persuader en t’expliquant mon raisonnement et son bien-fondé grâce à des exemples similaires, cependant, maintenant que je te connais, toi et ton esprit de contradiction, je vais éviter de gaspiller mon temps à te parler et le consacrer à quelque chose de plus productif. Pour étayer un peu cette remarque, je me vois dans l’obligation de te donner un analogisme : te raisonner est similaire à se frapper la tête contre un mur, ça ne sert à rien, ça énerve et ça fait mal à la tête.
Mais parce que je me sentirais mal si je ne te donnais pas une indication qui te permettrait de comprendre, je dirais que le vrai vainqueur, ce n’est pas celui qui gagne le combat, mais celui qui ne donne à personne l’opportunité de le commencer.

Puis, suite à sa tirade, il reposa sa tête sur son coussin de peau et ferma les yeux.

La cible de sa diatribe était tellement choquée qu’elle resta là, la bouche ouverte et les yeux écarquillés, pendant plusieurs secondes, avant de reprendre contenance. C’était la première fois qu’Éva se sentait aussi offusqué par les propos d’une personne. Elle sentait la rage bouillonner en elle avec une telle force que si elle se laissait aller, la hutte et les environnements allaient se mettre à flamber en un instant.

La dernière fois qu’elle avait été aussi en colère, c’était quand un garçon de sa classe l’avait giflé, dans la cour de récré, après qu’elle lui ait volé son ballon. À l’époque, elle avait six ans, mais elle s’en souvenait aussi bien que si c’était hier. Elle s’était jetée sur lui et aujourd’hui encore, il avait encore une cicatrice de ses griffures sur le cou.

Elle aurait voulu lui faire ravaler ses paroles en lançant quelques phrases bien trouvées, mais elle avait tellement de choses à dire qu’au final, rien ne sortait. Elle restait plantée devant le tas de fourrure, son tourbillon de rage prenant plus d’importance à mesure qu’elle ressassait ce que Tom lui avait dit.

En voyant la petite silhouette trembler de sa rage contenue et ses yeux remplis de larmes, les adolescents reculèrent tous instinctivement d’un pas. Ils cherchaient à se trouver le plus loin possible de la cible de son courroux, mais en même temps, ils voulaient absolument savoir ce qui allait se passer.

Bien qu’elle soit très douée pour avoir le dernier mot, elle était tout de même en face de Tom. Les garçons savaient pertinemment que ça allait se terminer par une Éva en pleure et un Tom dans l’incompréhension, ils voulaient tout de même profiter des insultes inédites et originales que la jeune fille était capable de créer et savoir combien de temps elle allait tenir avant de fondre en larme et d’aller brûler un arbre ou deux pour se défouler.

Elias était à deux doigts de lancer les paris quand les rideaux devant la porte s’écartèrent et qu’une silhouette pénétra dans la hutte.

Éva se retourna, furibonde, et se trouva en face de Bulgulglu qui avait l’air inquiet.

Il prononça une phrase et Tom sortit de son cocon de fourrure. Il répondit quelque chose et posa ses pieds au sol.

– Anthon, tu vas suivre Bulgulglu et tu vas aider Margaux, Elias, tu restes ici avec Éva et Jack, you’re coming with me.

Comme des militaires entraînés, les jeunes se mirent en mouvement une fois que les ordres de Tom furent énoncés.

Sans même laisser le temps de parler à Éva, qui se tenait interdite devant ce dernier, Tom sortit de la hutte, accompagné par Jack, tandis qu’Anthon allait à la suite de la petite créature verte. Les deux garçons avaient réagi presque immédiatement, tels des robots.

Ce n’est qu’une fois seule en compagnie d’Elias, qui n’avait pas bougé de sa place, qu’elle ouvrit sa bouche.

– C’est une blague ou bien il nous a véritablement ordonné de rester ici ?

Elias se contenta d’hocher la tête pour répondre à l’interrogation de sa camarade. Il ne voulait pour rien au monde qu’elle commence à le bassiner avec sa pseudo-indignation. Il était déjà assez inquiet pour Margaux pour pouvoir se soucier du caprice d’une fille immature.

Même pas cinq minutes après qu’Anthon les ait quittés, les deux jeunes Terriens entendirent des bruits de pas à l’extérieur, aussitôt suivi par l’entrée de Margaux et Anthon.

Anthon tenait dans ses bras une femme qu’Éva n’avait jamais vue.

Elle avait de longs cheveux bruns qui encadraient un visage ovale, un nez droit, des pommettes hautes et un front intelligent. À vue d’œil, elle devait avoir une poignée d’années de plus que les adolescents, dans les vingt-cinq ans peut-être.

Ses yeux étaient mi-clos, et en remarquant la sueur qui la couvrait et sa respiration irrégulière, Éva comprit qu’elle n’était pas au mieux de sa forme.

Elle vit le géant déposer délicatement la femme sur le tapis de fourrure que Tom avait occupé précédemment, puis il se retourna et dévisagea ses camarades.

– L’un de vous sait traiter des blessures ?

Sans pouvoir s’en empêcher, Éva fit un pas en avant et bombant le torse, répondit sur un ton pompeux :

– Bien entendu, ça doit pas être si difficile que ça !

L’ignorant royalement, Anthon se tourna vers Elias et lui demanda à voix basse où se trouvait Tom. Son camarade eut beau répondre de la même manière, Éva était tout à fait capable de comprendre ce qu’ils racontaient.

– Je sais pas, il est toujours pas revenu, et je sais même pas où il est parti.
– C’est une blague ? Elle a de sales blessures, je pense pas qu’on puisse attendre longtemps si l’on veut la soigner.
– Comme je te le disais, je sais même pas où il est parti, c’est pas moi la bonne personne à qui il faut le dire ! Je me suis…

Margaux s’avança vers les deux garçons qui conversaient en chuchotant et posa une main sur chacune de leurs épaules.

– Bon, les gars, c’est pas que vous avez rien à faire là, mais on a quand même une femme blessée, alors vous seriez mignons si vous pouviez aller faire un tour le temps que Tom revienne. Merci bien.
– Oui, elle a déjà mal, c’est pas la peine de laisser des garçons à côté pour qu’ils la lorgnent !

Éva avait à nouveau cédé à la tentation, mais encore une fois, elle se fit superbement ignorer. Anthon et Elias quittèrent la hutte et ne lui jetèrent même pas un regard quand ils passèrent à côté d’elle.

Une fois les garçons dehors, Margaux se tourna vers l’aventurière et lui expliqua qu’elle allait regarder l’étendue de ses blessures. Quand Éva lui fit remarquer qu’elle ne comprenait certainement pas la langue dans laquelle elle s’exprimait, Margaux lui demanda sèchement de garder le silence, ce qui vexa à nouveau la jeune fille.

C’était à croire que tout le monde cherchait à l’énerver aujourd’hui. Dans sa tête, elle n’imaginait même pas qu’elle puisse être la cause du problème.

Éva resta debout, à côté de Margaux qui découpait les vêtements de la femme après l’avoir avertie de ce qu’elle comptait faire.

Ce ne que quelque minutes plus tard que Tom arriva et qu’elle l’aida à traiter les blessures de l’inconnue.

– … donc, après avoir discuté avec le chef du village, nous partons demain matin. Si vous n’avez aucune question, je vous suggère d’aller vous coucher le plus tôt possible.

Tom finissait d’expliquer le programme du lendemain. Ils avaient fini de soigner la femme une heure plus tôt et elle était encore en train de dormir.

Réunis à l’extérieur de la hutte, les six adolescents étaient assis en cercle autour d’un feu de camp qui crépitait en faisant danser les ombres qui s’étiraient dans leurs dos à mesure que les soleils disparaissaient derrière la cime des arbres.

Après avoir passé une bonne heure à discuter avec le chef Bulglul, Tom avait réussi à le convaincre de leur laisser l’aventurière. Parce que sa présence risquait de créer une indignation chez les autres girothanis, les Terriens et l’aventurière devaient partir aux premières lueurs des soleils, le lendemain.

Jouant avec le poignard de la femme toujours inconsciente, Tom fixait les flammes qui dansaient, accompagnées par le vent qui les remodelait sans cesse de son souffle léger. Il pensait à tous les événements qui s’étaient déroulés jusqu’à maintenant ainsi que les informations que ce voyage lui avait apportées.

Il était maintenant persuadé qu’une société humaine existait, il ne leur restait plus qu’à la découvrir. Il sortit de sa poche les quatre morceaux de cristaux que Bulglul lui avait offerts. D’après ce dernier, c’était des cristaux magiques qui permettaient d’indiquer sa position aux autres et de les avertir d’un danger ou d’une urgence. Les girothanis avaient déjà vu des humains s’en servirent, mais parce qu’ils ne pouvaient pas se servir de la magie, elles leur étaient inutiles.

En voyant Tom absorbé dans ses pensées, Éva vit une occasion de se venger.

Elle s’approcha de lui par derrière en prenant soin de faire le moins de bruit possible. Une fois derrière lui, elle plaqua ses mains sur les épaules du garçon en criant :

– Bouh !
– Aaah ! Ouch !

Tom sursauta si fort qu’il lâcha les pierres. Dans son sursaut, la lame du poignard qu’il tenait dans l’autre main entailla sa paume droite et du sang se mit à couler.

– Héhé, je t’ai eu !

Toute contente d’avoir réussi à surprendre Tom, elle se tenait debout à côté de lui, les mains sur les hanches, une expression moqueuse sur le visage. Malgré sa petite taille, elle parvenait quand même à regarder l’adolescent de haut, mais la manière hautaine qu’elle avait de l’observer aurait suffi à elle seule.

« Héhéhé, ça lui apprendra à me prendre pour une idiote ! Qu’est-ce que tu dis de ça maintenant, hein, Tom ?! Non mais regarde-moi sa tête hahaha ! Une nouvelle victoire pour Évangeline ! »

Inconsciente de la blessure que son camarade s’était infligée par sa faute, elle avait du mal à empêcher les commissures de ses lèvres de découvrir ses dents tant elle était fière de son action.

La tête baissée sur sa main ensanglantée, Tom se mit à parler.

– Éva, tu es une idiote doublée d’une inconsciente… Non seulement tu exaspères tes camarades, mais en plus, tu nuis à leur bien-être physique. J’espère que tu te rends compte de la dangerosité de tes actes et leurs conséquences, parce que sinon, si tu te retrouves seule pour une raison ou pour une autre, tu risques de t’attirer des ennuis plus dangereux encore que ceux créés par de simples monstres… Je n’ai pas l’habitude d’être aussi direct, mais il y a quelque chose qui s’appelle le temps, le lieu et la situation, réfléchi-y durant la nuit, ça te fera peut-être du bien de le faire de temps en temps.

Tom se leva ensuite, gardant sa main blessée derrière son dos et parti dans sa hutte en prenant soin de dissimuler sa plaie à la jeune fille.

Quant à Éva, elle était figée, regardant l’endroit où s’était tenu Tom. La voix qui l’avait réprimandé était la même que d’habitude, froide et sans émotion, mais pourtant, cette fois-ci, elle avait ressenti quelque chose qui lui avait fermé le clapet.

C’est l’estomac noué par un mauvais pressentiment et une once de honte qu’Éva partit se coucher.


Buluglu, tu vas accompagner ces humains jusqu’à chez eux, et t’assurer que ce qu’ils ont raconté est vrai. Tu me feras ensuite un rapport sur ce que tu as observé, c’est bien clair ?

Tels étaient les ordres que Bulglul, le chef du village, avait donnés à Buluglu, après que l’humain mâle qui parlait leur langue les ait convaincus de leur laisser l’humaine qu’ils avaient trouvée en leur possession.

C’était ce qu’il se répétait en boucle dans sa tête alors qu’il aiguisait son épée, assis sur une souche d’arbre.

À chaque fois que la pierre chuintait contre le métal, Buluglu s’imaginait les humains mourir sur son tranchant. Cette méthode lui permettait de conserver un semblant de self-control.

Cela faisait maintenant deux jours qu’ils avaient quitté leur village, et d’après les humains, le trajet allait durer encore trois jours, minimum, avant qu’ils ne parviennent au campement.

Buluglu, le Chasseur, commençait petit à petit à croire que les histoires que les humains racontaient pouvaient être réelles.

Même s’il n’était pas le plus intelligent de ses congénères, il comprenait les différentes tactiques qu’un individu pouvait utiliser pour chasser et traquer du gibier, et s’il transposait ces techniques sur d’autres situations, tout devenait clair pour lui, il était même très fort à ça.

Cependant, à mesure qu’ils s’enfonçaient de plus en plus profondément au cœur de la forêt, les différents plans que les humains pouvaient planifier s’invalidaient dans sa tête.

S’ils avaient voulu les tuer, pourquoi auraient-ils adopté une approche amicale en premier lieu ?

S’ils cherchaient à kidnapper des girothanis, pourquoi ne pas utiliser leurs forces pour le faire et disparaître ensuite ? Ils avaient les moyens de le faire sans subir de dégâts.

Si leur but était d’amener avec eux des girothanis les suivant de leurs pleins grés, alors pourquoi s’enfonçaient-ils aussi profondément dans la forêt ? Plus on s’approchait du centre, plus l’environnement devenait mortel.

Le girothani balafré avait de moins en moins de raison de mettre en doute la parole des humains, et c’était l’une des choses qui l’énervaient.

Reconnaître que les humains n’étaient pas tous des créatures ivres de sang l’obligeait à remettre en question de nombreuses choses, et il aurait préféré continuer à vivre sa vie sans se soucier desdites choses.

Il avait supporté leurs présences chez lui, mais c’était uniquement parce que le chef du village l’avait ordonné. En d’autres circonstances, il les aurait obligés à partir, quitte à mettre sa vie en jeu.

Un éclat de rire le tira hors de ses pensées.

Tournant la tête dans la direction de la source sonore, il fronça les sourcils en voyant les humains assis en cercle, grignotant des fruits et du poisson. Les trois autres girothanis qui faisaient partie de l’escorte étaient eux aussi installés par terre, de la nourriture à la main.

La simple vue de ses frères partageant un repas avec des humains le mit dans une colère noire, mais il conserva assez de lucidité pour ne pas se mettre à hurler sa colère ou brandir son arme de manière belliqueuse.

Il avait été témoin de la démonstration de force que ces humains avaient involontairement offert en se battant contre les aventuriers et il ne désirait pas devenir une cible, cependant, ça ne voulait pas dire qu’il devait constamment les supporter.

Rangeant sa pierre à aiguiser dans sa sacoche, Buluglu se releva et prit la direction opposée à celles des humains, essayant de mettre de la distance entre ces derniers et lui autant que faire se pouvait dans la petite clairière où ils avaient fait halte. Cependant, avant qu’il ne puisse faire plus de trois pas, une voix s’éleva derrière lui.

– Personne ne doit s’éloigner du campement tout seul…

Il se retourna et dévisagea l’humain qui venait de s’exprimer dans la langue des girothanis.

Bien entendu, il s’agissait de lui.

Le seul humain qu’il ait jamais vu parler sa langue, qui dirigeait un groupe d’humain qui n’avait pas d’intention meurtrière, ou tout du moins, n’ayant pas une attitude ouvertement agressive.

Voyant que tout le monde fixait le guerrier, l’air d’attendre de voir la réaction qu’il allait avoir, il décida de ne pas aggraver la tension qui venait de se créer et hocha la tête.

Il s’assit à côté de l’aventurière qui n’avait fait rien d’autre que dormir tout au long du voyage. Selon les humains, elle récupérait de ses blessures, mais le fait qu’une personne était nécessaire pour la transporter ne leur facilitait pas la tâche.

En fixant le visage livide de l’humaine, il se mit à penser à Tom et à ses compagnons.

Il avait assez rapidement saisi les différentes personnalités de ces humains, avec un peu plus de difficulté pour le mâle solitaire à la lance, mais le cerveau du groupe restait un mystère.

Quand Buluglu échangeait un regard avec lui, il était plongé dans un univers qu’il ne comprenait pas. Il doutait sérieusement que personne ne puisse vraiment saisir ne serait-ce qu’une infime partie du monde dans lequel il vivait.

La jeune femelle qui n’avait pas encore commencé son développement était aussi facile à déchiffrer qu’une enfant girothani. Elle semblait avoir le don d’exaspérer ses compagnons, et malgré le fait qu’il ne comprenait pas la langue des humains, supporter sa voix aiguë commençait à devenir au-dessus de ses forces, surtout quand elle choisissait les pires moments pour s’exprimer.

Le géant avait un regard franc et honnête qui contrastait avec son apparence terrifiante. Tout au long de leur séjour, il avait vu bon nombre de ses congénères s’échapper presque en le voyant s’approcher et même s’il ne l’aurait avoué pour rien au monde, Buluglu ressentait lui aussi toujours une certaine appréhension en le voyant.

Le troisième garçon du groupe était du genre silencieux. Pourtant, à la différence du lancier solitaire, ses yeux exprimaient plus clairement ce qu’il ressentait que des mots pouvaient le faire. Bien qu’il passait son temps à fixer l’humaine aux courbes fertiles, il semblait complètement inapte à saisir les signaux que la femelle passait son temps à lui envoyer.

C’est en pensant à l’attitude réservée du dernier membre du groupe qu’il entendit un bruissement de feuilles. En fixant la source du bruit, il vit émerger un garçon. C’était justement la personne à laquelle il pensait.

Se déplaçant avec une aisance naturelle dans la nature, sans faire le moindre bruit, il se dirigea vers le groupe qui mangeait bruyamment et dépassa l’aventurière et le girothani assis à ses côtés.

Buluglu lui jeta un regard noir quand il passa à côté de lui et sentit sa colère enfler en voyant qu’il l’avait ignoré.

Pourquoi personne n’a le droit de s’éloigner, mais que celui-ci peut se permettre d’aller et venir à sa guise ? Le Chasseur connaissait d’avance la réponse à cette question, mais il éprouvait quand même l’envie de la poser à Tom.

Buluglu détourna la tête pour ne plus voir les humains partager leurs repas avec ses frères, mais son nez écrasé capta une odeur familière. La cicatrice qui barrait son œil laiteux le picota.

Il savait quel genre de créature sentait ainsi. Comment aurait-il pu oublier l’odeur de la chose qu’il avait affrontée durant son rituel de passage à l’âge adulte, celle qui l’avait condamné à ne voir la lumière des soleils que d’un seul œil ?

Le guerrier expérimenté resta un moment à fixer les ténèbres qui s’étendaient au-delà des buissons épais devant lui, ne savant pas trop comment réagir. Un mélange d’appréhension et de haine viscérale lui nouait le ventre.

Il se sentait capable d’en affronter un, mais il savait que le risque d’y laisser un membre ou même sa vie était important. Ses compagnons allaient être exposés au danger aussi, puisqu’ils n’avaient jamais affronté un Démon Rouge avant.

Même si les humains pouvaient s’en débarrasser, il préférait prendre ses précautions. Ils avaient beau prétendre en avoir éliminé un, s’il ne voyait pas l’action de son propre œil, il allait avoir du mal à le croire. Dans tous les cas, d’après ce qu’ils avaient raconté, ils étaient bien plus nombreux quand ils l’avaient affronté.

Alors qu’il posait son oreille pointue sur le sol pour savoir à quelle distance la créature pouvait bien se trouver, il ressentit une vague de pouvoir magique le traverser et instinctivement, il bondit en arrière en portant sa main sur la garde de son arme.

En se retournant, il vit que les humains étaient debout et que chacun avait dans leurs mains des armes. Le géant poussa la jeune humaine vers l’aventurière endormie et les trois girothanis vinrent s’asseoir à côté d’elles.

Buluglu voulut demander ce qu’ils prévoyaient de faire pour contrer la bête, mais avant même qu’il ne puisse ouvrir la bouche, un rugissement puissant déchira le silence, tellement intense que tous purent sentir l’onde sonore faire vibrer leurs organes.

L’écho du cri n’avait pas fini de s’éteindre que des secousses firent trembler le sol. Dix secondes suffirent pour que la charge du monstre le fasse débouler à toute allure dans la clairière en entraînant avec lui plusieurs arbres sur son passage.

En voyant la créature au pelage rouge lui foncer dessus, sa gueule ornée de défenses ouverte et dégoulinante de bave, les souvenirs de l’unique rencontre avec un congénère de cette abomination refirent surface dans l’esprit de Buluglu.

Comme il avait été ignorant.

La créature qui le chargeait de toutes ses forces devait facilement mesurer le quadruple de celle qu’il avait affrontée.

Alors ce n’était qu’un bébé.

Il resta immobile, incapable de réagir tandis que la masse monstrueuse de la chose, qui devait facilement se mesurer en tonnes, continuait sa course. Pendant une seconde, il sut que c’était perdu d’avance pour lui.

Son combat contre le Démon Rouge avait failli lui coûter la vie et l’avait privé d’un œil. Maintenant qu’il savait qu’il avait combattu un bébé, il comprenait la différence de force entre cette chose et lui.

Quand il reprit ses esprits, le Chasseur comprit rapidement que la seconde d’hésitation qu’il avait eue allait lui être fatale. Celui-ci était dans la trajectoire du Démon et il arrivait trop vite pour qu’il puisse y faire quelque chose.

Parce qu’il se refusait à partir rejoindre ses ancêtres dans le déshonneur, il commença à tirer sur la poignée de son arme dans l’espoir de dégager sa lame à temps pour infliger au moins une blessure à son assassin.

Les quatre yeux vicieux du monstre dardés sur Buluglu lui ouvraient une fenêtre vers son esprit tordu et rongé par la malignité. Il y voyait son terrible désir de le percuter à toute vitesse pour lui broyer violemment ses os et il semblait se réjouir d’avance de pouvoir ajouter une couche vermeille sur son pelage déjà bien rouge.

Alors que la pointe de son épée n’avait pas encore quitté son fourreau, il sentit le souffle chaud de la créature et ses relents putrides envelopper sa tête et souffler les quelques cheveux qui parsemaient son crâne rond. Son œil ouvert fixait la gueule de la chose, et en se disant que ça serait la dernière chose qu’il allait voir, sa dernière pensée fut pour sa mère et son père.

Pourtant, l’impact ne survint pas.

Les mâchoires calquèrent devant lui avec tellement de force qu’il sentit le déplacement d’air provoqué par le mouvement brusque, mais quelque chose l’avait tiré en arrière à la dernière seconde. Il n’eut pas le temps de se demander pourquoi il était encore en vie que le bras qui lui avait attrapé la taille le souleva dans les airs.

Buluglu cligna des yeux et le décor changea brutalement. La poigne relâcha son étreinte et le girothani tomba au sol. Sa tête tournait tellement qu’il sentit son estomac se tordre violemment juste avant que la nausée le force à lui faire régurgiter son repas.

En relevant la tête, il eut le temps d’apercevoir la jeune humaine aux formes voluptueuses lui jeter un coup d’œil avant de disparaître.

Portant son regard sur les environs, il vit le Démon Rouge à plusieurs dizaines de mètres de là.

Trois humains étaient autours de lui et ils ne semblaient n’avoir aucun mal à le tenir hors d’atteinte des girothanis et les trois autres humains qui étaient restés aux côtés de l’aventurière évanouie.

Apparemment, la femelle avait réussi à le transporter en un instant d’un point à l’autre, ce qui lui avait sauvé la vie.

Le Chasseur observa avec fascination les trois silhouettes qui combattaient.

La femelle armée d’un morceau de métal dans chaque mains se tenait hors de portée du Démon. À chaque fois que son doigt se contractait, une déflagration résonnait dans la forêt et une nouvelle plaie s’ouvrait sur le corps de la bête.

Le géant et le lancier travaillaient de concert, soutenus par les ordres de Tom.

Utilisant ses gantelets pour dévier des coups de griffes qui auraient tranché en deux une dizaine de girothanis alignés, il ouvrait la garde du monstre et le lancier en profitait pour lui entailler l’abdomen et la tête.

Une nouvelle détonation retentit et le monstre perdit un œil. Buluglu remarqua que l’humaine avait déjà réussi à crever les autres depuis le début du combat.

Maintenant aveugle, le monstre se mit à balancer ses bras maladroitement autour de lui, mais les humains semblaient avoir prédit ce comportement.

Avec un œil rond, Buluglu vit le géant prendre position et intercepter un coup de patte en le recevant de plein fouet.

Un bruit sourd accompagna le choc de la patte contre le torse colossal de l’humain, puis ses bras épais attrapèrent le membre velu. Les muscles imposants de ses bras étaient tellement contractés par l’effort qu’on les aurait dits prêt à exploser sous la pression. Ainsi gonflés, ils devaient être aussi épais que les pattes du monstre.

Quelques mots s’échappèrent de ses dents serrées et le lancier se mit immédiatement en mouvement.

En un instant, l’atmosphère se chargea tellement en magie qu’elle en était presque palpable, avant de s’assécher soudainement. Ce fut si inattendu que les lèvres du girothani se déshydratèrent d’un coup. Il n’en prit même pas conscience tant ce qu’il se passait devant ses yeux semblait incroyable.

Autour du lancier qui continuait sa mélopée, des gouttes d’eau se mettaient à voleter et se combinaient rapidement. En quelques secondes, cinq lances flottaient devant l’humain.

Elles semblaient aussi réelles que celle qu’il tenait dans les mains, à la différence que leur couleur était d’un bleu un peu plus clair que l’originale.

Une fois que les lances furent entièrement matérialisées, l’humain ne cessa pas pour autant son incantation. Les girothanis ne pouvant utiliser la magie, Buluglu n’avait pas la moindre idée de ce qu’il faisait, mais il avait compris qu’il préparait le coup fatal.

Les spectateurs ne purent contempler le phénomène plus longtemps ; le garçon venait de s’élancer.

Ses lances aqueuses imitant les mouvements de la lance authentique, il prit son élan et sauta en prenant appui sur le genou et l’épaule de son camarde qui continuait son duel de force avec le monstre.

Il effectua une torsion en l’air et se retrouva exactement au-dessus du Démon rouge. Il cria quelque chose et en un mouvement de bras, sa lance fut projetée vers la patte que le géant tenait, immédiatement suivie par les cinq autres.

Avec un bruit strident, les six lances se dirigèrent vers le sol à une vitesse folle. Buluglu était persuadé d’avoir vu des petits tourbillons se former à leurs pointes, mais elles allaient trop vite pour qu’il en soit certain.

Les armes touchèrent leurs cibles et se plantèrent profondément dans le sol, le faisant trembler intensément.

Quand la terre projetée en l’air par mottes retomba et que la poussière soulevée par le choc se dissipa, tous purent constater que les répliques aqueuses disparaissaient, se retransformant en eau qui trempa la terre que l’impact avait retournée. Seule restait la lance originale qu’il dégagea d’un mouvement une fois retombé au sol.

Il avait visé les pattes de l’animal et chacun des traits avaient fait mouche. La violence avec laquelle les pointes avaient pénétré la chaire était telle que toutes les pattes avaient été sectionnées.

Dans un hurlement de douleur et de rage, la créature aveuglée et maintenant amputée de tous ses membres se roula au sol en continuant de hurler sa souffrance.

Se protégeant le visage avec son bras, le géant balança au loin la patte découpée du monstre et attrapa la lance que son camarade lui tendait. Elle passa du bleu électrique au marron clair tandis que les protections sur ses bras disparaissaient, mais il ne s’en préoccupa pas.

Il s’approcha en faisant des efforts évidents pour éviter les jets de sang qui giclaient des affreux moignons du monstre puis s’arrêta devant sa tête mutilée.

Le colosse leva bien haut la lance et l’enfonça d’un mouvement sec dans la gueule encore ouverte du Démon. Il y avait mis tellement de force que la lance s’était enterré dans le sol jusqu’à la moitié du manche aux reflets métalliques.

Il se retourna après s’être assuré que le monstre ne pouvait pas bouger et fit un signe de la main à son chef.

Celui-ci s’approcha du monstre et se mit à l’observer sous toutes les coutures. Il semblait intrigué, mais parce que les membres découpés continuaient de projeter du sang, il restait à une distance raisonnable en conservant sa main gauche devant sa tête afin de la protéger d’un giclement sanglant soudain. Il gardait son autre main, bandée au niveau de la paume, dans son dos.

Pourquoi évitent-ils le sang du Démon ? se demanda Buluglu en observant le comportement des humains. Puis, comme s’il sortait d’une transe prolongée, il se rendit compte qu’il venait de passer les dernières minutes à contempler un combat sans même essayer d’en prendre part.

Maintenant qu’il avait retrouvé ses esprits pour de bon, il s’en voulait d’être resté les bras ballants.

Il dégaina son épée et chargea en poussant un puissant cri de guerre.

Qu’importe si les humains s’étaient donné du mal pour le garder en vie, il voulait se débarrasser du désagréable sentiment qui l’étreignait quand il pensait que des individus plus jeunes que lui et qui, pour la plupart, ne connaissaient rien à l’art du combat soient capables de défaire sans problème un monstre dont la seule présence l’avait tétanisé.

Les humains se retournèrent vers le girothani qui courrait, son arme brandie au-dessus de sa tête, et crièrent quelque chose. Tom hurla « NON ! », mais c’était trop tard.

Parce qu’il fixait la gueule du Démon Rouge, forcée de rester ouverte à cause de l’arme plantée dans sa mandibule, il vit clairement les muscles de son cou se contracter de manière inquiétante en produisant des bruits effroyables de déglutition. Un instant plus tard, une boule d’un liquide étrange ressemblant à un mélange de suc gastrique et de sang fut projetée de sa gorge.

Une partie s’écrasa contre le manche de la lance et éclaboussa la gueule et l’herbe alentour qui se mit aussitôt à fumer. Le projectile conserva quand même assez de vitesse et de volume pour que Buluglu comprenne qu’il avait commis une très grave erreur de jugement.

Il avait réussi à échapper à la mort cinq minutes plus tôt, mais dans sa bêtise, il allait à nouveau précipiter sa perte.

Du coin de l’œil, il vit des mouvements, juste avant qu’un bras n’obscure son champ de vision.

Un coup le projeta au sol l’instant d’après.

En relevant la tête, il vit Tom, se tenant devant lui, son bras droit qu’il avait tendu pour protéger le girothani venait de recevoir le projectile liquide. En crépitant, la peau blanche de l’humain se mit à fumer. La bulle composée de la substance inconnue avait explosé en éclaboussant les alentours, y compris le visage et le corps du girothani.

Aussitôt que le produit entra en contact avec sa peau, il sentit son épiderme le brûler horriblement tandis qu’une odeur horrible assaillait ses narines.

En serrant les dents, Buluglu retint le cri de douleur qui menaçait de s’échapper, mais l’humain ne put s’empêcher de rendre audible sa souffrance.

Le girothani n’avait reçu que quelques gouttes du liquide et ça le faisait déjà atrocement souffrir, il ne pouvait même pas imaginer la douleur que Tom devait ressentir puisqu’il avait reçu la majorité du produit de plein fouet.

La seconde qui suivit, les humains s’étaient regroupés autour de leur chef qui continuait de hurler à plein poumon en roulant au sol. Ils avaient l’air complètement désemparés et paniqués.

Comme s’il prenait conscience que sa réaction risquait d’attirer des ennuis sur ses compagnons, Tom cessa de crier et sa main valide se mit à griffer le sol tandis que son propriétaire se cambrait en se mordant les lèvres jusqu’à ce que le goût métallique du sang lui emplisse la bouche. Ses pieds raclaient le sol et formaient des sillons dans la terre.

Il était pris de convulsions tellement fortes que son corps tressautait violemment.

Le géant saisit la main de son ami qui se débattait en essayant de garder pour lui ses cris de douleurs et Tom serra la grosse main avec tant de force que ses jointures en devinrent blanches et que le géant affiche une petite grimace de souffrance.

Il parvenait courageusement bien à faire le moins de bruit possible. Seul un faible râle était perceptible, mais ce n’était pas le genre de son qui pouvait rameuter des créatures hostiles.

À plusieurs reprises, il avait essayé de parler, mais il souffrait tellement que seuls des sons inarticulés s’échappaient de sa gorge. Il était donc resté à convulser ; ses yeux, qui ne voyaient presque rien de net à cause des larmes qui brouillaient son champ de vision, restaient fixés sur le visage du géant, agenouillé auprès de lui, sa bouche ouverte sur des mots qu’il ne parvenait pas à articuler.

Ses compagnons semblaient partager son supplice silencieux. Ils savaient qu’il se forçait à garder le silence alors que ça rendait sa douleur plus difficile à supporter, mais ils n’arrivaient pas à ressentir de l’admiration pour son comportement tant le voir gesticuler en vaines tentatives pour atténuer ses tourments leur serrait le cœur.

Les deux filles pleuraient en silence, de grosses larmes roulant sur leurs joues sans qu’elles se donnent la peine de les essuyer. Le garçon silencieux avait les yeux qui brillaient et l’on pouvait lire dans ces derniers la douleur qu’ils exprimaient. Le lancier gardait la tête baissée, sa mâchoire contractée. Buluglu crut voir des larmes couler sur ses joues, mais il n’en était pas certain.

Le géant pleurait encore plus que ses camarades, comme si tenir sa main lui transmettait une partie des tourments que son chef endurait.

En plus de ça, il comprenait que Tom essayait de lui dire quelque chose, certainement un moyen pour diminuer son supplice, mais il était incapable de le communiquer et l’impossibilité du géant à interpréter ses tentatives lui donnait une impression d’impuissance absolue. Son regard restait planté dans les yeux injectés de sang du souffrant, et il pouvait voir le monde de douleur dans lequel il était plongé.

Le pire pour Tom était certainement le fait qu’il était encore parfaitement conscient. Ses yeux restaient parfaitement lucides, regardant le visage penché sur lui et essayant d’y puiser des forces pour continuer à subir son calvaire en silence.

Au bout de plusieurs minutes où les humains continuèrent à supporter le plus silencieusement possible leur camarade qui se tordait de douleur, les convulsions de Tom commencèrent à se calmer et il parvint à articuler quelque chose. Immédiatement, le garçon aux yeux expressif se mit à réciter un sort et le lança à côté de son camarade.

Avec des mouvements rigides, le blessé trempa son bras dans la flaque de boue que son compagnon venait de créer.

Il poussa un soupir en enfonçant son bras jusqu’à l’épaule, mais la grimace de souffrance qui continuait de déformer son visage délicat ne mentait pas sur sa situation.

Tom regarda Buluglu et se força à parler malgré la douleur :

– Boue… sur… blessure…

Et puis, comme si prononcer ces paroles l’avait vidé de son énergie, sa tête retomba mollement et ses yeux se fermèrent. L’inconscience lui offrait enfin un refuge temporaire pour ses tourments.

Sans même se poser des questions, le Chasseur attrapa une grosse poignée de boue et se l’étala sur les zones qui avaient été exposées. Aussitôt, la sensation de brûlure s’apaisa, et même si les endroits touchés continuaient de le lancer, la douleur restait contrôlable.

Buluglu se releva et resta à côté de l’humain et de ses compagnons.

Il avait imaginé la mort de ces humains un nombre incalculable de fois, mais maintenant qu’il le voyait souffrir atrocement, la satisfaction qu’il aurait dû ressentir était absente.

Au contraire, il se sentait responsable de son état. Le voir se tortiller de douleur, leurs yeux implorants, avait déchiré son coeur pourtant souvent éprouvé. C’était presque aussi douloureux pour lui que d’avoir à enterrer ses frères et compagnons d’armes.

Si cet humain ne s’était pas retrouvé là, la substance l’aurait atteint au visage et il aurait très certainement perdu la vue, ou même la vie.

Il ne pouvait nier que c’était grâce à un humain qu’il respirait encore.

Mais pourquoi ? Pourquoi a-t-il fait ça pour moi ? Ne pouvait s’empêcher de penser le Chasseur. Il aurait volontiers donné sa vie pour aider un de ses congénères, mais pourquoi un individu d’une autre espèce se donnerait la peine de le sauver, lui, alors qu’il n’avait eu qu’une attitude ouvertement dissidente en leur compagnie ?

En cherchant la réponse à ce mystère, une hypothèse fut formulée dans sa tête, mais elle allait tellement à l’encontre de sa manière de penser qu’il la balaya d’un mouvement de tête.

Une fois cette idée complètement repoussée au fond de son esprit, chaque gémissement de Tom fut comme autant de traits de reproche s’enfonçant profondément dans son cœur. Il aurait voulu s’éloigner de la source de son malaise, mais il ne pouvait pas agir de la sorte avec la personne qui s’était blessé pour lui.

Cela le força à réfléchir à cette idée qu’il avait rejetée.

Il resta muet pendant que le géant, son visage à l’aspect terrifiant ruisselant de larmes, soulevait délicatement le corps de Tom et l’amenait à proximité de l’aventurière, toujours endormie malgré tout ce qu’il se passait autour d’elle.

Buluglu resta à fixer le visage torturé par la souffrance de son sauveur évanoui. Dans sa tête, il forçait son cerveau à réfléchir à des choses auxquelles il n’avait jamais pensé.

Parce que c’était difficile pour lui de remettre en question les actions qu’il avait prises dans sa vie, il détournait parfois les yeux pour fixer ses congénères qui se tenaient dans un coin, silencieux. Il regardait quelquefois les humains qui s’étaient réunis et qui discutaient à voix basse, une expression sombre et sérieuse sur le visage.

À chaque fois qu’il se dispersait, les gémissements que Tom poussait dans son sommeil forcé et tourmenté ramenaient son attention à ce qu’il faisait et le forçait à reprendre son introspection.

Il avait beau réfléchir, il n’arrivait à rien. En désespoir de cause, il finit par se poser une question simple : est-ce que tous les humains méritent de mourir ?

La réponse à cette question était un non évident. Même si ça allait contre la manière de penser qu’il avait toujours eue, il ne voulait pas voir cet humain mourir.

Cette réponse aurait pu le satisfaire, mais cela suffit pas à Buluglu. Il avait besoin de comprendre cette chose qui lui échappait pour accepter son sauvetage, cette chose qui avait poussé un groupe d’humains à aller à l’encontre d’une autre espèce, complètement désarmés. Cette chose était la raison pour laquelle ce garçon avait accepté sans condition un séjour dans leur prison, malgré les risques pour lui et ses compagnons.

Est-ce que ces humains seulement méritent de vivre ?

Malgré sa nature belliqueuse qui lui hurlait de répondre oui, il sentait au fond de son cœur que ce n’était pas aussi simple que ça. Cet humain méritait de vivre parce qu’il lui avait sauvé la vie, mais à part la femelle qui l’avait aidé, ses compagnons n’avaient pas sacrifié leur intégrité physique pour le sauver.

Alors est-ce qu’ils méritent la mort ?

Non, bien sûr que non. Mais ils ne méritaient pas non plus de vivre simplement parce qu’ils étaient les compagnons de son sauveur.

Est-ce qu’ils ne méritent pas de mourir parce qu’ils ne sont pas agressifs ?

En se posant cette question, Buluglu sentit qu’il se rapprochait de quelque chose. Il ne savait pas encore quoi, mais il sentait le besoin de réfléchir posément à cette question.

Un jour plus tôt, il aurait répondu que tous les humains méritaient la mort et il aurait justifié son manque d’agressivité envers le groupe qu’il accompagnait par la différence de force entre lui et eux.

Mais maintenant, il avait l’impression que la raison pour laquelle il les supportait n’était pas simplement cette certitude qu’il allait se faire oblitérer s’il tentait de les attaquer. Cela se rapprochait plutôt de la confiance qu’il avait en ses frères d’armes.

Il ne faisait pas confiance aux humains, mais il pouvait voir dans leurs comportements une manière de s’ouvrir à lui et à ses congénères.

Parce qu’il avait toujours été capable de distinguer le vrai du faux dans les gestes et les propos, il savait que ce qu’ils racontaient était vrai. Il savait aussi qu’en déclarant leurs intentions pacifistes, ils ne disaient que la vérité, mais sa haine pour l’espèce humaine était ancrée avec tellement de force au fond de lui qu’il n’avait même pas essayé de les croire.

Est-ce que c’est la haine qui m’empêche de leur faire confiance alors ?

Buluglu était persuadé que la réponse était plus compliquée que ce qu’il pouvait imaginer. Il était certain que c’était la haine qui l’avait aveuglé lors de leur première rencontre et qui l’avait fait se comporter odieusement comme il l’avait fait, mais maintenant qu’il comprenait un peu le geste que l’humain avait fait pour le sauver, il savait qu’il ne réussirait jamais à véritablement faire confiance à des humains, en tout cas pas assez pour souffrir pour eux, surtout pas ceux qui venaient chez eux et les massacraient comme on abat du bétail.

L’attitude altruiste de Tom avait prouvé que ses paroles avaient de la valeur. Pour la première fois dans sa vie, et peut-être même dans l’histoire de son espèce, un girothani pouvait faire confiance à un humain.

Pourtant, même s’il reconnaissait la valeur de cet humain parce qu’il s’était comporté comme un girothani, il ne pouvait pas demander à chaque humain de se sacrifier pour s’assurer de leur bonne volonté.

Buluglu soupira.

C’était à n’y rien comprendre.

À chaque fois qu’il croyait tenir sa réponse, une nouvelle question apparaissait et le forçait à repartir dans un débat avec lui-même.

Cependant, grâce à ce questionnement intérieur intensif, il avait tout de même pris conscience du manichéisme de sa vision du monde et des autres. Il ne pouvait s’empêcher de haïr les humains qui avaient tué ses parents, mais grâce à l’action de Tom, il se rendait enfin compte que tous les humains n’étaient pas forcément des tueurs sans pitié et sans émotion.

Même s’il savait que son comportement n’allait pas changer du jour au lendemain, cette réalisation le soulagea d’un poids sur ses épaules qu’il portait depuis l’expérience traumatisante de son enfance, un fardeau dont il avait toujours ignoré la présence.

Assis à côté de l’humain responsable de son début de migraine, Buluglu mit avec précaution sa petite main verte dans la main gauche de Tom en essayant de lui transmettre un maigre soutien. Son autre bras était tout enflé et la peau rouge ressemblait à celle des grands brûlés.

Le Chasseur s’adossa à l’arbre sous lequel Tom dormait, sa main tenant toujours la sienne, et c’est avec l’esprit encore un peu confus qu’il porta un regard nouveau vers le ciel. Malgré son trouble, il n’en ressentait pas moins une émotion nouvelle qui bourgeonnait lentement en lui et qui lui avait dégagé la vue de cette espèce de filtre noir et blanc avec lequel il regardait le monde.

Une émotion qui lui faisait croire qu’un futur où deux peuples différents pouvaient vivre en paix avec l’un l’autre était possible.

Parce qu’il s’était replongé dans ses pensées, il ne s’intéressa pas au morceau de tissu qui couvrait la paume de la main de Tom. S’il l’avait retiré, il aurait peut-être pu voir la toute petite plaie, presque refermée, dont les bords prenaient lentement, mais sûrement, une couleur violette inquiétante.


Voilà… c’est la fin… le prochain chapitre nous ramènera enfin au campement que j’ai un peu délaissé dernièrement.

Je trouve que la fin n’est pas super bien écrite parce que j’en avais tellement marre que j’ai juste écrit pour écrire la suite plutôt que pour faire de belle phrases, et ça se ressent pas mal.

Mais bon, au moins, vous avez le chapitre x’)

N’hésitez pas à me dire ce que vous en pensez, si vous aimeriez voir certains personnages développer (et je ne vous écouterez très certainement pas puisqu’il y a une liste avec ceux qui vont avoir une importance et les autres x)) ou simplement me traiter de connard si ça vous fait plaisir, beggars aren’t choosers !

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12 commentaires sur “Pérégrinations en Monde Inconnu 13 : Là où on souffre

  1. Super chapitre. En cas d’exposition a un contaminent chimique sous la douche de sécurité pendant 5 minute pour un rinçage à grande eau et on enlève, si possible, les chaussures de la victime pour éviter que le produit ne s’y accumule (sauf si le dit contaminent est un métal alcalins ou alcalinoterreux) ils ont pas écouté les anecdotes du profs de chimie. De plus ils devraient portés des masques ou au moins un bout de tissus sur le visage (le top serai d’avoir également des lunettes de sécurité). En conclusion le jour où vous vous faites transféré dans un autre monde essayez de le faire durant un TP de chimie.

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