Don’t Open It – Ce qu’on ne doit pas ouvrir

芝樹 享 Shibaki Susumu

« それをあけてはならない » (sore o akete wa naranai)

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  • Traducteur : Salty Lemon
  • Check : Yurane

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Bonjour, bonsoir.

Avant toute chose (et avant que j’oublie), je vous souhaite une bonne année 2021 !

La nouvelle que je vous apporte cette fois, croyez-le ou non, ça fait bien 2 ans que j’ai commencé à la traduire. Plus exactement, elle a traîné pendant une bonne année à moitié traduite dans mon disque dur ^^ J’espère que je serai un peu plus efficace à l’avenir haha.

La nouvelle en elle-même, comme l’écrit l’auteur, est un échec en tant qu’œuvre d’horreur mais je trouve que le mystère est agréable. Elle me rappelle les rédactions qu’on donnait des fois en primaire ou au collège : on nous donnait à lire une histoire où un morceau d’histoire et on nous demandait d’imaginer la suite ou alors ce qui s’était passé avant. Enfin, vous connaissez, je suppose. Si elle avait été un peu moins longue, j’ai l’impression que la nouvelle d’aujourd’hui aurait fait un bon sujet pour ces rédactions parce qu’elle attise vraiment la curiosité (en tout cas la mienne).

Aller, bonne lecture j’espère !

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Synopsis :

Hajime Segiwa se prend de curiosité pour le manoir abandonné qui défraie la chronique à son école. La rumeur est la suivante : il y aurait dans ce manoir un énorme coffre au trésor. Hajime tente avec ses amis de l’ouvrir tant bien que mal, mais sans succès. 

C’est alors qu’il apprend que Komiya, un élève de la classe voisine, serait allé explorer le manoir après avoir entendu la rumeur et depuis, serait porté disparu. Hajime décide alors de retourner au manoir abandonné. Bien entendu, le contenu du coffre au trésor l’intéresse, mais c’est surtout le sort de Komiya qui l’intrigue. Pendant sa fouille du manoir, il se rend soudain compte que celui-ci avait en fait un sous-sol. Et ce qu’il y voit, c’est Komiya et les corps des individus portés disparus, enveloppés dans des cocons. 

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Préface :

J’ai écris cette nouvelle dans l’intention d’en faire une histoire d’horreur, cependant, je crains qu’elle ne fasse pas si peur que ça.

Chers lecteurs qui l’auraient lue jusqu’au bout, ça me ferait plaisir de savoir quelle impression elle vous a faite.

Je pense que mon amateurisme se fera ressentir par moments, mais j’espère que vous passerez un bon moment.

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Le mois de juin s’achevait sous un soleil de plomb. 

Les roues d’un vélo frottaient sur le bitume brûlant. Celui-ci roulait en ligne droite, sur une route de campagne. Entre deux montagnes, il empruntait les chemins graveleux, se dirigeant vers l’école primaire. Dans son panier, il y avait un sac bosselé.

Ruisselant de sueur, Hajime Segiwa pédalait avec difficulté sur un lugubre chemin de montagne entouré de bosquets et de routes de campagne. 

« Il est déjà quatre heures passées, et pourtant quelle chaleur ! » pensa-t-il. Tout en haïssant le soleil oblique, il parvint bientôt au lieu de rendez-vous, la cour de l’école.

Il aperçut son camarade de classe, Kakitani Takayuki, qui jouait avec son portable, à l’ombre. 

« Hein ? T’es tout seul Taka ? Où sont les autres ? »

Imitant probablement les Américains en haussant ses mains, Kakitani lui fit comprendre de son air stupéfait qu’il n’y pouvait rien.

Tout avait commencé il y a un mois. Un article spectaculaire animait le journal de la ville. 

Dans les bosquets à l’arrière de l’école primaire, il y avait un manoir abandonné de deux étages dont l’aspect ancien rappelait celui des bâtiments du début de l’ère Showa(1). Le propriétaire étant introuvable, la mairie avait bien envisagé de le raser mais, pour des raisons budgétaires, elle n’avait eu d’autre choix que de le laisser en l’état.

Ce manoir n’a jamais cessé de faire l’objet d’étranges rumeurs. 

En plein après-midi, les alentours du manoir paraîtraient sombres comme en pleine nuit, la disposition des pièces changerait à chaque fois qu’on y entrait ; il y avait là tout un mystère.

Il ne faisait aucun doute que toutes ces rumeurs n’étaient que des histoires inventées par les adultes pour que les enfants n’entrent pas dans le manoir. Pour Hajime, qui y avait mis les pieds plus d’une fois depuis son enfance, c’était indéniable.

D’après le journal, des employés de la mairie auraient été déployés récemment pour une inspection des lieux. Deux d’entre eux seraient aujourd’hui portés disparus et un serait à l’hôpital pour traiter sa démence, ces faits concluant l’article. 

Les policiers enquêtant sur les lieux, bien qu’ayant fouillé le manoir à trois reprises, n’ont rien trouvé d’anormal. De plus, constatant qu’il n’y avait ni corps des disparus, ni objets retrouvés leur appartenant, les forces de l’ordre n’avaient, pour ainsi dire, aucune piste. 

Quelques jours après, un professeur de l’école primaire, que fréquentait Hajime, aurait pénétré dans le manoir. C’est ce que le jeune garçon  entendit par hasard dans le couloir devant la salle des professeurs. 

« Ne laissez pas les enfants s’approcher de ce manoir. Je me rappelle qu’il s’y trouve un grand coffre vermeil comme on en trouve beaucoup dans les jeux vidéo de nos jours, laissé là, à la vue de tous, comme pour attirer quelque chose. »

Un enseignant donnait à ses collègues un fervent discours :

« Je ne me suis même pas approché de cette boîte. Depuis longtemps, le voisinage dit voir des enfants jouer dans cette zone. »

La déclaration de cet enseignant causa l’agitation de ses collègues. 

Depuis peu, Hajime était complètement absorbé par les jeux sur smartphone, c’est pourquoi il réagit aux mots « grand coffre ». 

Dans un grand coffre comme ceux des jeux vidéos, autrement dit, un coffre au trésor, il doit forcément y avoir des pépites d’or ou des pierres précieuses, pensa Hajime.

Une fois revenu en classe, il s’empressa de proposer à Kakitani, son voisin de table, d’aller explorer le manoir.

Au mot « manoir », l’expression de Kakitani se figea. Puis il chuchota : 

« Hajime, t’es pas au courant ? Même le propriétaire, ça fait un an qu’il est porté disparu ! Il est dangereux, ce manoir, j’te dis…

– Taka, tu crois vraiment que ça marche avec moi, ces trucs-là ? J’ai exploré ce manoir un tas de fois et il ne s’est rien passé et comme tu le vois, je ne suis pas non plus porté disparu ! En plus, si on peut trouver le trésor et sauver les victimes portées disparues, on ferait d’une pierre deux coups.

– Oui, peut-être… mais tu crois vraiment que ça va si bien se passer ? »

Kakitani laissait transparaître une expression anxieuse et hésitait.

« Si jamais on disparaissait aussi… »

– Ça n’arrivera pas ! Tu t’inquiètes trop, toi.

– C’est pas vrai ! En même temps, on entend que de mauvaises histoires après que quelqu’un soit entré dans ce manoir.

– Dans ce cas, on n’a qu’à inviter quatre autres de nos amis ! Ça te va là ?

– Hmm… » accepta Kakitani sans enthousiasme.

Suite à la proposition de Hajime, il fut décidé qu’ils se retrouveraient dans la cour de l’école le samedi suivant.

Ils laissèrent leur vélo juste aux abords de la cour. Puis, ils se dirigèrent à pieds vers les bosquets à l’arrière de l’école. En chemin, les croassements des corbeaux retentissaient tellement que c’en était intriguant. L’intérieur des bois était étrangement calme. Aucune lumière ne filtrait à travers les arbres alors que le soleil devait briller en ce début d’après-midi. Et pourtant, plus ils s’approchaient du manoir et plus la fraîcheur semblait s’intensifier. Hajime était anxieux à l’idée d’explorer le manoir, chose qu’il n’avait pas faite depuis longtemps. 

Depuis quelques années, que ce soit aux cours de l’école primaire ou du soir, les tablettes et smartphones étaient devenus monnaie courante. Il finit par ne plus jouer dehors car, dès qu’il avait du temps libre, il le dévouait aux jeux vidéo. Hajime réalisa qu’il n’avait plus l’habitude de ressentir la nature.

Ils arrivèrent au manoir. Une fois entrés, Hajime contempla, à la lumière de sa lampe torche, le plan qu’il s’était auparavant fait de la demeure. Aussitôt entrés furent-ils accueillis par des toiles d’araignées. À bien y regarder, on pouvait en voir dans tous les coins. 

Des gens sont pourtant venus ici il n’y a pas si longtemps. La vitesse à laquelle ce manoir se remplit de toiles d’araignées ne doit pas aider sa mauvaise réputation, pensa Hajime.

Kakitani et ses amis se plaignaient tout en  retirant ces toiles d’araignée. 

Hajime dut s’opposer à Kakitani, car pour lui, c’était une perte de temps d’explorer les lieux tous les six. 

Kakitani, qui était du genre prudent et plus peureux que la moyenne, avait proposé de  marcher en restant aussi groupés que possible. Mis à part Hajime, tout le monde avait été pour. La majorité l’emportant, ils suivirent la proposition de Kakitani. 

Bien que Hajime soit déjà venu un grand nombre de fois, jamais il n’était allé ni au premier ni au deuxième étage.  

Hajime avait plusieurs fois dressé une carte quand l’occasion se présentait. Même si elle était peu détaillée, il la tendit à Kakitani.

Kakitani ne put s’empêcher de remarquer l’aspect étrange de cette carte. Il dit résolument à Hajime :

« Mais ça, c’est quelque chose que t’as dessiné de mémoire après être rentré chez toi. Ça ne vaut rien.

– Quoi… alors ce que j’ai fait ne sert à rien ? »

Ils inspectèrent plus ou moins toutes les pièces du rez-de-chaussée. N’ayant alors rien trouvé, tout le monde à part Hajime semblait rassuré. 

« Le grand coffre, il est peut-être au premier étage ? » chuchota Kakitani.

Hajime prit la tête du groupe, et emprunta l’escalier pour la première fois.

Alors qu’ils montaient les marches, le bruit particulier de la déformation des planches se faisait entendre. À part Haijme, tout le monde laissa paraître une expression d’inquiétude. Après tout, ils étaient en groupe, en train de monter à l’étage de ce manoir où tout pouvait arriver.

« Arrête de me coller ! Il fait déjà assez chaud comme ça ! »

Bien loin d’appréhender les alentours, Kakitani, effrayé, montait en s’agrippant au bras droit de Hajime. 

« Ouais mais… c’est comme si quelque chose allait apparaître. »

Kakitani avait été transféré ici en CM1. Par la suite, en CM2 puis en 6e(2), ils ont toujours été dans la même classe. Et pourtant, Hajime s’étonna de constater à quel point Kakitani était peureux. Que ce soit pour les excursions ou les voyages scolaires, ils avaient déjà été dans le même groupe ; mais Hajime ne s’en était pas du tout rendu compte.

Ils trouvèrent le fameux grand coffre dans la pièce la plus reculée du premier étage. Elle était vide et en ruines. Les rayons du soleil se déversaient largement par les fenêtres. L’atmosphère était tout sauf suspecte. 

À voir ce coffre, sa couleur vermeil et ses rayures verticales dorées, on aurait dit qu’il sortait tout droit d’un jeu vidéo. Il était juste assez volumineux pour qu’un enfant s’y cache. À bien y regarder, il y avait deux coffres, alignés. Tous deux avaient la même « serrure rouillée » solidement attachée. L’un comme l’autre, même en essayant de les soulever à six, ne bougeaient pas d’un cran et ne laissaient derrière eux que frustration. 

« Putain ! Il y a quelque chose là-dedans, c’est sûr…

– Pourquoi tu tiens autant à ouvrir ce coffre, Hajime ?

– Mais, dans les jeux, il y a toujours un trésor dans un coffre pareil ! »

Aux yeux de Kakitani, Hajime paraissait comme ensorcelé par la magie de ces coffres. 

« Bon, on n’a qu’à dire qu’on a bien tâté le terrain pour cette fois, hein ?

– Et puis, même si je vois grand, ce n’est pas comme si je pouvais le ramener à la maison maintenant !

– Hajime, pourquoi est-ce que tu es aussi pressé ? »

Puis le garçon qui se trouvait à côté de Kakitani chuchota doucement :

« Ça me rappelle, les parents de Hajime vivent séparés depuis qu’ils ont divorcé.

– Ouais, à l’heure qu’il est, ils se disputent ma garde au tribunal !

– Ta garde ? »

Le garçon aux lunettes noires qui se trouvait à droite de Hajime réfléchissait. 

« Ce n’est pas encore décidé s’il va vivre avec son père ou avec sa mère !

– Donc il va peut-être devoir déménager ?

– Ces temps-ci, mon père me rend visite une fois par semaine mais, une fois qu’on sera au collège, je déménagerai peut-être dans une autre ville. »

Le garçon potelé qui se trouvait à gauche de Hajime chuchota doucement :

« Ce qui veut dire que, pour explorer le manoir, c’est maintenant ou jamais ?

– En gros… »

Le garçon à côté de son camarade potelé semblait vouloir ajouter quelque chose mais garda le silence après avoir marmonné :

« Hmm…

– Mais sans la clé, ça risque d’être difficile d’ouvrir ce coffre.

–  …On dirait bien. »

Ensuite, Hajime et ses amis se séparèrent en deux groupes pour chercher. Avec trois personnes dans chaque groupe, ils se mirent à chercher la clé au rez-de-chaussée et au premier étage. 

Même Kakitani, qui était d’abord apeuré et tout sauf motivé, semblait avoir compris que ce lieu n’avait rien d’effrayant, ou s’en était auto-persuadé car il se proposa pour le rez-de-chaussée.

Hajime prit en charge la fouille du premier étage. Quant au deuxième étage, il fut décidé à l’unanimité qu’ils s’en occuperaient s’il leur restait du temps. Cependant, même après deux heures de recherche, le groupe de Hajime n’avait trouvé aucune clé. 

Puisqu’il en était de même pour le rez-de-chaussée, il ne restait plus que le deuxième étage, ce qui enthousiasma Hajime. Cependant, en regardant le ciel à travers la fenêtre brisée, les nuages avaient des reflets orangés et, car c’était sans doute le soir déjà, l’intérieur du manoir se couvrait d’un léger voile d’ombre. Dans cette troublante tranquillité, Hajime n’entendait que le croassement des corbeaux, et anormalement bien.

« On ne va rien trouver avec le temps qu’il nous reste, laissons tomber pour aujourd’hui…

– Ouaip ! Il commence à faire noir en plus. »

Finalement, c’était trop frustrant pour Hajime qui ne pouvait pas se convaincre de rentrer avec rien après tant d’efforts. Cependant, il constata la  fatigue sur les visages de ses amis. Il pensa qu’il valait mieux ne pas trop en faire. Cela étant dit, il ne pouvait pas se satisfaire de cette exploration. 

Après qu’ils soient tous retournés ensemble au rez-de-chaussée, Hajime s’apprêtait à ouvrir la porte pour sortir. C’est à ce moment qu’il jeta un œil dans la direction de Kakitani qui se tenait immobile. Là, il y avait un escalier qui descendait vers le sous-sol. 

« Taka, tu ne l’avais pas vu pendant que tu cherchais, si ?

– Non, peut-être que j’étais occupé sur autre chose et que je ne l’ai pas remarqué ? »

Hajime pensa que c’était la première fois qu’il lui était donné de constater de ses yeux l’étrangeté de ce manoir. C’est parce que, même en faisant appel à ses – certes lointains – souvenirs d’il y a deux ans, dans aucun d’entre eux il n’y avait un escalier qui menait à un sous-sol. 

Hajime s’empressa de descendre les marches. Puis, il examina la porte à la lumière de sa lampe torche. Sur une des planches, on pouvait lire ces lettres, gravées d’une écriture hâtive « IL NE FAUT PAS… »

« Il ne faut pas… ? Ça veut dire quoi ça ? » dit-il sans plus s’y attarder et tenta de tourner la poignée. 

La porte s’ouvrit dans un bruit de grincement.

« Laissons tomber, Hajime. »

Comme le disait Kakitani, ce n’était pas une bonne idée de commencer maintenant à explorer le sous-sol, pensa Hajime. En effet, pour lui, il n’était assurément pas de bon augure d’explorer le manoir une fois la nuit tombée. 

D’en haut des escaliers menant au rez-de-chaussée, les quatre amis saluèrent de la main vers les deux qui étaient devant la porte du sous-sol. 

« Eh oh, Hajime, Taka, on part, nous.

– Ouaip, à plus… répondit Hajime s’assurant qu’ils étaient bien partis après leur court échange.

– Taka, allons-y ! C’est le deuxième round !

– Hein ? On ne devait pas rentrer ?

– Je n’ai pas envie de rentrer sans rien, ne serait-ce que la clé…

– Sérieux, Hajime, c’est comme si ta curiosité ne connaissait pas “la peur” … »

Kakitani, dont le visage était passé à celui de la résignation, dit alors en soupirant :

« J’ai compris, je vais venir. Mais pas trop longtemps. Parce que, ce sous-sol, il n’a pas du tout la même atmosphère que le rez-de-chaussée.

– L’atmosphère n’est pas la même ?

– Oui, comment dire… c’est dur à exprimer avec des mots en fait.

–  … »

Hajime ne comprenait absolument pas ce que Kakitani pouvait bien vouloir dire par « l’atmosphère est différente ». Il réalisa cependant en y réfléchissant bien, qu’il ne s’était jusqu’alors pas une seule fois trouvé dans une situation dangereuse avec Kakitani à ses côtés. Peut-être que son ami avait le pouvoir de sentir le danger au préalable et de l’esquiver, se prit à imaginer Hajime. 

Hajime fut alors surpris par quelque chose. Il ne savait pas par où elle fuyait, mais de l’eau se déversait tant et si bien que des flaques d’eau s’étaient formées au sous-sol. Puis il se munit de la torche dans une de ses mains et observa un chemin de terre artificiellement créé par terrassement. Celui-ci se séparait en deux, un vers la droite et un autre vers la gauche. Hajime pensa alors que, comme le disait Kakitani, il serait sage de ressortir après avoir un peu exploré.

Alors qu’il menait l’expédition avec sa lampe torche, il se retourna pour inspecter les environs et vit Kakitani accroupi et penché qui semblait avoir remarqué quelque chose. 

« Hmm, qu’est-ce qu’il y a, Taka ?

– Quoi ? Rien de spécial, ne t’inquiètes pas. » répondit Kakitani comme s’il ne voulait pas être démasqué par Hajime, et lui cachait quelque chose. 

Les chemins semblaient se poursuivre bien plus loin, à droite comme à gauche tant et si bien qu’ils baignaient dans l’obscurité la plus totale dont on ne voyait pas le bout. 

« Il est quand même plus grand que ce que je pensais, ce sous-sol ! »

Il régnait une atmosphère telle qu’un monstre ou une créature aurait très bien pu, à cet instant précis, émerger du fond du chemin. 

Subitement, Hajime s’arrêta net. Son nez avait perçu une odeur de pourri, une odeur qui ne présageait rien de bon…

Kakitani aussi avait remarqué, manifestement. 

« C’est quoi, cette odeur ? dit-il en se bouchant le nez d’une main par reflexe. 

– Arrêtons-nous là. » 

Avant même que leur cerveau n’ait le temps de réagir, leur corps réagit. Sortant de ces profondes ténèbres, Hajime et Kakitani revinrent sur leurs pas et, très vite, regagnèrent le rez-de-chaussée. 

Comme emportée par les cris des corbeaux, la curiosité de Hajime au moment d’entrer se transforma en anxiété. 

Hajime trouvait cela très étrange. Il était entré dans ce manoir pour la première fois quand il avait dix ans. Il n’avait alors ressenti ni peur, ni anxiété, c’était pour lui un terrain de jeu comme un autre. Cependant, au cours des deux années où il avait complètement oublié le manoir, la peur et l’anxiété naissantes avaient grandi. Le manoir entier, à ses yeux, représentait maintenant quelque chose de bien pire qu’une maison hantée. 

Il était sorti sain et sauf du manoir, mais il avait des regrets. C’était ces « grands coffres » au premier étage. Il ne pouvait pas se les sortir du crâne, même une fois rentré chez lui, même au moment de dormir, il continuait d’y penser.

Le weekend passa, puis la semaine suivante s’écoula comme s’il n’était jamais rien arrivé. Hajime commençait même à oublier l’existence des coffres mais comme ce mercredi était le jour de commémoration de la fondation du pays(3) à l’école, il n’y avait donc pas cours. 

C’était ce jour-là, alors que Hajime s’apprêtait à rentrer des cours supplémentaires(4). Une fille de son école primaire, de la classe d’à côté, assise juste derrière lui, parlait d’une rumeur et, l’air de rien, il tendait l’oreille pour entendre ce qu’elle racontait. 

Un écolier de la classe d’à côté aurait été porté disparu après s’être rendu au manoir. Hajime était intéressé par l’histoire et demanda donc à la fille : 

« Cet enfant disparu, est-ce qu’il serait allé au manoir parce qu’il avait eu un tuyau ou quelque chose comme ça ?

– Je connais pas les détails… mais ça fait peur, non ? »

Il ne put rien tirer de plus de cette fille. Avec l’intention d’en parler à Kakitani le lendemain, il sortit son portable et lui envoya un message.

Le jour suivant, les garçons de la classe d’à côté se mirent à parler à Kakitani du garçon qui était parti au manoir pour ne jamais en revenir. Le garçon devint aussitôt livide. Hajime se dit que c’était quand même suspect. Il lui sembla que Kakitani n’avait pas sa bonne humeur habituelle. 

« Eh, Taka, tu sais quelque chose, non ? »

Kakitani commença à tout lui dire : qu’ils étaient retournés au manoir sans lui et qu’avec quelques amis de la classe d’à côté, ils avaient ouvert le coffre de gauche. Il avoua qu’il avait ramassé la clé au sous-sol. Le coffre de gauche contenait un corps, ou plutôt un squelette. Pour le coffre de droite, la clé ne rentrait pas dans la serrure, raconta Kakitani. 

Alors qu’ils contemplaient le corps, un garçon du nom de Komiya aurait apparemment proposé d’explorer aussi le sous-sol avant de se mettre tout seul en route vers les escaliers. Ils auraient alors tout essayé pour le retenir quand, inexplicablement, il se serait mis à flotter au-dessus du sol puis, en l’espace d’un instant, il avait passé la porte du sous-sol. En le poursuivant, tout le groupe était également descendu au sous-sol. Seulement, ils avaient perdu Komiya de vue.  

C’est alors qu’ils virent « une gigantesque araignée mangeuse d’homme ». Elle crachait des fils épais et robustes qui enveloppaient les gens portés disparus. Elle aspirait leur vitalité. Abandonnant Komiya, les garçons prirent leurs jambes à leur cou et s’échappèrent du manoir. 

Hajime ne pouvait pas croire ce que lui racontait son ami. 

Hajime se demandait pourquoi autant de personnes disparaissaient dans ce manoir. Délaissant les devoirs des cours supplémentaires, il commença ses recherches sur le sujet. Si on lui avait un jour dit que dans des circonstances pareilles il allait s’intéresser à ce manoir… Tout ça était pour lui bien mystérieux. 

Les jours suivants, une fois les cours terminés, il allait à la bibliothèque. Il se mettait dans le crâne tout ce qui concernait le manoir puis, quand il lui restait encore du temps, il se rendait à la bibliothèque municipale ou aux archives. Kakitani, qui savait très bien que Hajime ne fréquentait habituellement pas la bibliothèque de l’école, le regardait d’un air curieux se plonger dans les livres à côté des étagères. 

Depuis qu’ils avaient entendu parler de la rumeur, près d’un mois avait passé. 

Peu de temps avant l’ouverture de la piscine municipale, Hajime avait au coin de l’œil les flyers du festival d’été alors qu’il pédalait sur son vélo sous un soleil de plomb et se dirigeait vers l’école primaire. 

Depuis ce jour-là, c’était la deuxième fois qu’il se rendait au manoir. Cette fois-ci, il était bien décidé à élucider le mystère du contenu de la boîte et celui des personnes disparues. 

Il s’était bien adressé à ses quatre camarades de classe la veille, mais ils n’étaient pas très enthousiastes. Bien entendu, il avait aussi invité Kakitani à retourner au manoir.

« Hein ?! s’exclama Hajime, surpris de ne voir que Kakitani alors qu’il avait pourtant dépassé l’heure du rendez-vous. 

– T’es enfin arrivé, Hajme…

– T’es tout seul ? Où sont les autres ? se plaignit Hajime. Ce à quoi son ami haussa les épaules comme pour dire “Je n’y peux rien.”

– Tu lis pas tes messages ou quoi ? Ils disent tous qu’ils ne peuvent pas venir… C’est leurs parents qui leur ont dit de ne pas venir. »

Il n’avait pas fait attention. Il était tellement absorbé par le manoir qu’il n’avait pas remarqué les réponses de ses amis sur son portable. 

« Ah bon… »

C’était compréhensible. Des parents normaux trouveraient ça dangereux et ne laisseraient pas leurs enfants aller dans un manoir où des gens disparaissent les uns après les autres, pensa Hajima.

« Et toi, Taka ? T’es venu sans le dire à tes parents ?

– Mon père et ma mère travaillent tous les deux alors, même si je rentre, il n’y a personne chez moi.

– Ah, d’accord… En tout cas, merci d’être venu.

– T’occupes, c’est normal…

– Au pire, j’avais l’intention d’y aller seul mais bon… le fait que tu sois venu me donne du courage.

– Pas besoin d’en dire tant, Hajime. C’est fait pour ça, les amis ! dit Kakitani en lui tapotant l’épaule. 

– D’ailleurs… ? »

Hajime sortit du panier de son vélo un sac manifestement lourd avant de le mettre sur son dos. 

« Hajime, ça n’a pas l’air léger… qu’est-ce que t’as mis là-dedans ?

– Nos armes secrètes ! Après tout, c’est dans la maison hantée d’un autre monde qu’on va, là. »

– La maison hantée d’un autre monde ? »

Et dire que c’était le nom qu’il avait lui-même donné au manoir, cela en devenait presque drôle. En fait, Hajime s’était simplement approprié un nom présent dans un jeu mobile qui lui plaisait bien.

À la bibliothèque, il avait tout lu sur les incidents qui entouraient le manoir. Il avait vu les rapports d’incidents des tragiques événements de l’époque, alors il avait un petit peu compris les raisons pour lesquelles gens ne revenaient pas vivant du manoir, du moins il en avait l’impression. 

Après avoir traversé les bosquets et être arrivés devant le manoir, Hajime et Kakitani réalisèrent cette fois à quel point le bâtiment était effrayant et s’étonnèrent de ne pas s’en être rendu compte jusque-là.

La température avait grimpé dans la cour de l’école comme si elle s’était transformée en une immense plaque d’acier. Et pourtant, aux alentours de l’entrée du manoir, on aurait pu croire que la chaleur n’avait été qu’une illusion ; il faisait même un peu frais. De tout évidence, ce lieu appartenait à un autre monde. 

« Depuis la dernière fois qu’on est venu, l’atmosphère a pas, genre, changé ?! On dirait une maison hantée d’une autre dimension maintenant.

– Hmm… »

Couvert par la confusion d’une végétation luxuriante et croissante, le manoir à deux étages se tenait devant Hajime et Kakitani qui le contemplèrent un instant. Le soleil qui brillait pourtant jusque-là avec tant d’éclat avait, en une seconde, disparu du ciel derrière de sombres nuages. Non loin de là, un son ressemblant fort au tonnerre avait commencé à se faire entendre. 

Laissant transparaître une certaine inquiétude sur son visage, Kakitani tourna un regard sérieux vers Hajime et chuchota :

« On entre vraiment au final, hein ?

– Après être venu jusqu’ici, tu comptes t’abstenir ou quoi ?

– Non, mais bon…

– Si tu retournes maintenant à la cour, tu risques de te prendre une averse en rentrant.

– Merci de l’info, ça fait plaisir.

– Alors, t’as qu’à te décider ! »

Sur ces mots, sans doute résolu, Kakitani inspira bruyamment et trouva sa motivation. Hajime, quant à lui, s’était quelque peu adressé à lui-même et se répéta sa propre phrase en boucle dans sa tête. 

En regardant Kakitani déglutir, il dit : 

« T’es prêt ?

– Ouais ! »

Hajime ouvrit la porte du manoir, et entra.

Entre il y a deux ans et maintenant, Hajime sentait que quelque chose n’allait pas. Les deux amis se dirigèrent immédiatement vers cette pièce du premier étage où se trouvaient ces fameux « grands coffres ». Seulement, contrairement à la dernière fois, il n’y en avait là aucun. Les deux enfants étaient sidérés. 

Ils n’avaient pas pu se tromper de pièce car il n’y avait au premier étage pas d’autre porte que celle de la grande pièce.

« C’est pas possible… »

C’est alors que l’extérieur s’illumina. C’était la foudre. Avec un bruit terrible, la pluie tomba.

Hajime inspecta scrupuleusement l’endroit où il pensait avoir vu les coffres. Il trouva des traces des coffres et de leur déplacement. 

Mais comment avait-on pu déplacer quelque chose d’aussi lourd… ?

« Hajime, même quand on s’y était mis à 6, on n’avait pas pu les bouger d’un millimètre, non ?

– C’est justement parce que c’était nous, sans doute qu’avec plusieurs adultes… »

Mais il y avait encore quelque chose que Hajime ne parvenait pas à comprendre. Il ne pouvait penser à rien d’autre qu’à cette hypothèse qu’il avait maintenant. Et puis, il ne comprenait pas pourquoi ces  « grands coffres » avaient été déplacés.

« Peut-être bien. Mais où est-ce qu’ils les auraient transporté ? J’ai du mal à croire qu’ils soient sortis du manoir en les emmenant.

– Il se pourrait que les coffres soient encore dans le manoir.

– Ne me dis pas que tu as l’intention de les chercher ?

– Bah si, qu’est-ce que tu veux qu’on fasse d’autre ? »

Ils sortirent de la pièce et allèrent jusqu’aux escaliers menant au deuxième étage. La lampe torche éclairait en direction de l’étage supérieur, mais il n’y avait manifestement pas de fenêtre et l’obscurité régnait en maître là-haut. 

« T’as changé, Hajime.

– Comment ça ?

– Avant, tu ne te passionnais jamais complètement pour une seule chose comme tu le fais maintenant.

– Toi aussi, tu sais.

– Hein ?

– J’aurais pas cru que t’étais aussi peureux et inquiet, alors que tu lis des livres de sciences occultes depuis des années.

– Et bah excuse-moi… d’être inquiet.

– Dans mon cas, à force de trop jouer, je crois que j’ai du mal à réaliser l’ampleur de la situation, murmura Hajime au milieu de leur ascension au deuxième étage. 

– … »

Sans rien répondre, Kakitani sortit son téléphone de sa poche et le fixa du regard.

« Hein ?

– Qu’est-ce qu’il y a ? »

Même en appuyant sur le bouton d’alimentation ou sur le bouton central, l’écran restait noir. Face à l’appareil qui ne réagissait plus à rien, Kakitani s’agitait dans tous les sens, apparemment confus.

« Il est cassé ? En plus, l’écran se met à clignoter… »

C’est alors qu’un coup de vent incroyable venu de nul part fit valser le téléphone. Malgré lui, Kakitani le laissa tomber au sol. 

« Ah… »

Hajime pensa naïvement que son ami avait lâché son téléphone à cause de l’obscurité qui les entourait. Mais il ne put que s’étonner du comportement de Kakitani quand celui-ci tenta de ramasser son téléphone. Il s’en était éloigné et, avec quelques mots incompréhensibles, il avait reculé jusqu’à se coller à Hajime. 

« Qu’est-ce qu’il y a ? Taka !

– Mon… mon portable, regarde… »

Plongé dans sa lumière bleue, il ressortait sinistrement dans les ténèbres. 

Quand Hajime prit le téléphone en main, il y vit un message en lettres rouges.

« NE VOUS APPROCHEZ PAS DES COFFRES

IL NE FAUT PAS OUVRIR LES COFFRES »

Immédiatement, Hajime sentit un frisson parcourir son échine et, à la vue de ce qui semblait être un avertissement, il restait sans voix.  

« Hajime, rentrons ! Je m’en fous si la pluie me mouille jusqu’aux os alors partons vite !

– Taka, il n’y a pas… pas de quoi avoir peur… »

Même avec sa voix aiguë et tremblante, Hajime rendit son téléphone à Kakitani.

« Pas… pas de problème, c’est parti… » dit immédiatement Hajime en imitant les acteurs de drama à la télévision.

C’est alors qu’une araignée passa sous la lumière de la lampe torche. Hajime failli l’écraser. 

Qui sait si elle connaissait le comportement de Hajime, toujours est-il qu’elle s’arrêta un instant pour examiner la situation, puis se remit à marcher. 

C’était normal. Le manoir avait été vide depuis plus de six mois. Hajime pensait que c’était tout à fait normal qu’il y ait des araignées et ne s’en préoccupait pas beaucoup.

Il sortit de son sac un spray d’insecticide ainsi qu’un faux pistolet avec des billes en plastique, qu’il fit porter à Kakitani.

« Taka, dès que j’aurai vu la pièce du fond, je reviens tout de suite. Fais demi-tour et attends-moi en bas !

– Ha, Hajime…

– Ne t’inquiète pas, tout va bien. »

Lentement, en faisant attention où il mettait les pieds, Hajime avançait en visant avec sa lampe torche la porte qu’il voyait au fond à droite. Dans cette zone, les toiles d’araignées étaient indénombrables et elles semblaient tout faire pour entraver la progression de Hajime. 

Bien qu’il eût atteint la porte en se  débarrassant à grand-peine des toiles d’araignées, il eut beau tourner la poignée encore et encore, la porte ne s’ouvrirait manifestement pas. 

« Putain ! Je viens jusqu’ici et il faut encore une clé… »

Hajime allait abandonner et faire demi-tour quand il se rendit compte qu’il y avait également une porte du côté opposé. Il essaya de tourner la poignée et…

« Elle s’ouvre ?! »

Puisque c’était ouvert de ce côté-là, avec sa lampe torche dans une main, il jeta un œil fébrile dans la pièce. Là se tenait le « grand coffre », remarquablement illuminé dans la pénombre. Hajime en resta sans voix. 

Il est ici… pourquoi ?!

Il inspecta jusqu’au moindre recoin du coffre mais, sans surprise, il était solidement verrouillé. Il retourna tout de suite auprès de son ami. 

Kakitani était descendu au premier étage et s’était recroquevillé dans un recoin des escaliers. 

« Eh, Taka, Taka ! Qu’est-ce qu’il t’arrive ?! »

L’air d’être revenu à la raison, il s’exclama :

« Hajime !

– Taka, je l’ai trouvé ! Le coffre au trésor !

– Non ! Il ne faut pas ouvrir ce « grand coffre »…

– Taka, pourquoi tu dis ça ?! »

Avec une force phénoménale, Kakitani agrippa les deux bras de Hajime et le fixa fiévreusement du regard. 

« N’ouvre pas ce coffre ! Sous aucun prétexte ! Jamais !

– Ne me dis pas que, toi… tu l’as déjà ouvert ? »

C’était comme si Kakitani l’avait attiré ici.

« J’avais confiance en toi et tes recherches à la bibliothèque ! Je pensais que tu pourrais t’occuper de ces araignées géantes.

– Avec ça, tout est plus clair.

– Qu’est-ce que tu veux dire par là ?! »

Hajime se mit à résumer ce qu’il avait appris de ses recherches à la bibliothèque. Auparavant, ce bâtiment servait à la reproduction des araignées. C’est-à-dire que pour le propriétaire, c’était une résidence secondaire. Pour une raison inconnue, le propriétaire cherchait des moyens de faire muter les araignées pour qu’elles deviennent géantes. 

Hajime avait à la bibliothèque trouvé un article le déclarant disparu. Depuis lors, le manoir avait été laissé à l’abandon et les toiles d’araignées s’étaient accumulées. 

C’était le nombre de toiles d’araignées qui avait perturbé Hajime en entrant dans le manoir. L’endroit avait eu beau être visité par les employés de mairie ou le professeur, il n’y avait que trop peu de toiles d’araignées. 

Cependant, il restait encore une chose incompréhensible. Même si c’étaient des araignées géantes, comment avaient-elles pu déplacer le « grand coffre » ? Et qu’est-ce qu’il contenait ? Était-ce un squelette comme l’avait dit Kakitani ? Et si c’était le cas, comment expliquer qu’avec six enfants, ils avaient été incapables de le soulever ?

Mais à quoi bon y penser autant ? Peu importe ce que contenait le coffre. Le plus important était de sauver les personnes disparues. Hajime changea d’objectif en pensant qu’il fallait se concentrer sur ce qu’il pouvait accomplir. 

« Taka, je te suis.

– Où ?

– Au sous-sol bien sûr ! Il y a peut-être des gens piégés dans un cocon qui sont encore en vie.

– Mais je te dis que c’est dangereux !

– C’est pas toi qui disais que t’avais confiance en moi tout à l’heure !

– C’est pas pour ça qu’on est obligé d’y aller tout de suite…

– Et tu veux qu’on y aille quand à part maintenant ?! C’est la dernière fois que je peux venir ici.

– Le tribunal a rendu son verdict ?

– Ouaip, je déménage pendant les vacances d’été ! C’est maintenant ou jamais ! »

L’air venant de la porte menant au passage souterrain malmenait vivement les narines des deux garçons. C’était cette même indescriptible odeur de pourri qu’ils avaient déjà senties auparavant.

Tout en supportant l’odeur, Hajime descendit au sous-sol puis sortit de son sac à dos un couteau suisse en guise d’arme. Guidé par Kakitani, ils s’enfonçèrent dans le couloir de gauche. Des toiles d’araignées pendaient tout le long du chemin.

Face à eux se trouvait une porte en fer qui avait été enfoncée de telle sorte qu’ils pouvaient entrevoir une partie de la pièce. 

Kakitani, qui était arrivé devant la porte sur la pointe des pieds, appela Hajime à voix basse.

« C’est dans cette pièce ! Fais attention ! Les araignées géantes sont peut-être là ! »

Hajime prépara plusieurs sprays insecticides, son couteau suisse et son pistolet à air comprimé avec une bonne quantité de billes d’airsoft avant d’entrer dans la pièce en restant sur ses gardes.

Là, il y avait au sol, comme l’avait dit Kakitani, plusieurs formes humaines recouvertes d’un cocon. Il y en avaient même qui se momifiaient dans leur cocon.

Les araignées géantes recouvraient manifestement les humains avec leurs fils puis, après quelques heures, aspiraient leur vitalité.

D’après le nombre de cocons, il y avait les employés de mairie et le professeur de l’école primaire, et quelques petits cocons.

« Est-ce qu’il y a quelqu’un en vie ?

– Quelqu’un ? Vous êtes en vie ? Personne ? »

Kakitani ne manqua pas de remarquer qu’un des cocons avait légèrement bougé comme pour répondre aux voix.

« Hajime ! Ce cocon a bougé ! »

Hajime vint immédiatement et coupa avec son couteau suisse les fils qui composaient le cocon.

« Ça va ? » demanda-t-il.

Sortit du cocon un garçon qui semblait être du même âge que les deux amis. Kakitani vit immédiatement qu’il s’agissait d’un de ses camarades et vérifia s’il était conscient.

« Aaaah ? Kakitani… ?

– Komiya ! Tu t’es réveillé.

– Sortons vite d’ici !

– Mais, on n’arrivera pas à sortir… On va mourir ici… » 

Komiya était faiblard, et envahi par la peur, son visage était empli de désespoir. Il craignait d’être très bientôt la proie d’une araignée mangeuse d’homme.

« Abruti ! Je vais te sauver ! Lève-toi ! »

Alors qu’ils essayaient de sortir en retirant les toiles d’araignées, un bruit étrange retentit depuis les cocons momifiés.

Tandis que Komiya sanglotait, des araignées sortirent les unes après les autres d’entre les cocons. Bien que petites, leur taille différait de celle des araignées ordinaires. Habituellement, les plus grosses mesurent trois centimètres, cinq tout au plus, mais ces araignées-là, manifestement juvéniles, qui sortaient des cocons avaient un corps d’environ 50 centimètres. Même un adulte, s’il était attaqué par un groupe de ces animaux, serait paralysé par le poison et condamné.

Le groupe de petites araignées, peut-être attiré par  l’odeur d’humain, se dirigeait en masse vers Hajime.

« On fait quoi ?

– Si c’est comme ça, on n’a plus qu’à tout brûler !

– ?

– Taka, prends ça, mets le feu et éloigne-toi ! dit Hajime en lui tendant une allumette et en dirigeant son spray insecticide vers les araignées.

– Je vois, tu veux leur faire peur avec le feu !

– Ouaip !

– Mais, si tu fais ça… » entendit-on Komiya chuchoter. Hajime devinait très bien les mots qui allaient suivre. S’il faisait ça, les araignées adultes allaient rappliquer !

Les petites araignées partaient en flammes dans des hurlements d’agonie.

« Maintenant ! »

L’ombre d’une patte gigantesque semblait avoir flairé l’odeur des humains qui sortaient de la pièce, depuis le couloir : elle s’approchait.

Hajime la remarqua. Il laissa tomber le « grand coffre » et se mit à penser au moyen le plus rapide de sortir du manoir. Seulement, il lui fallut se résoudre à ne pas pouvoir sortir du manoir sans vaincre l’araignée géante.

Si elles pouvaient aspirer la vitalité d’un adulte jusqu’à la momifier, les araignées mutantes devaient être capables de tisser leurs fils très vite. S’ils devaient lui faire face, ils perdraient la vie à n’en pas douter.

Dans la direction de l’escalier menant au rez-de-chaussée, un étrange hurlement qui ne ressemblait pas à celui d’un insecte retentissait dans l’étroit couloir. On aurait dit un parent qui transmettrait à ses enfants sa colère, ou un ordre peut-être.

La nuée de petites araignées recouvrait les escaliers. En un instant, les araignées avaient afflué dans le couloir gris, lequel était maintenant comme tapissé de beige.

Ils étaient pris au piège. Des araignées venant de la pièce derrière eux commençaient à apparaître dans le couloir et devant eux, la nuée ne cessait de se déverser. À court d’idées, Hajime et ses amis restaient cois.

« Hajime, ils sont partout ! On fait quoi ? 

– … »

Hajime sortit de son sac à dos divers feux d’artifices. Il y mit le feu, les jeta vers l’avant sur la nuée d’araignées et pulvérisa dans la même direction son spray insecticide. Le feu se propagea instantanément, réduisant en cendres les araignées sur son passage.

« Maintenant ! On y va ! »

En pulvérisant leur insecticide sur des feux d’artifices allumés, ils avaient comme un lance-flammes avec lequel ils se frayaient un chemin enflammé à travers les araignées. Le feu devait leur faire peur car les araignées étaient repoussées et ne tentaient pas de s’approcher. Cependant, la bombe d’insecticide se vidait petit à petit. 

Ce serait bien si on pouvait tenir mais…

Ils étaient maintenant proches de la porte menant aux escaliers. Mais face à eux se tenait, implacable, une araignée géante qui bloquait le passage et n’avait sans doute aucune intention de les laisser passer. Ses pattes avant seules faisaient plusieurs dizaines de centimètres, son corps, pour autant qu’on pouvait deviner, semblait faire plusieurs mètres. Hajime perçut immédiatement une certaine ressemblance avec cette espèce des temps passés qu’il avait vue à la bibliothèque : les « Tsuchigumo ».

L’araignée adulte poussa un cri. Comme paralysées par ce cri, les autres araignées ne tentèrent pas d’attaquer malgré l’arrivée de leur parent. De plus, mystérieusement, l’araignée géante ne fondit pas sur eux quand elle vit Hajime. À bien regarder, il y avait un ruban rouge enroulé autour des ses pattes. Ce ruban, Hajime l’avait déjà vu quelque part. Mais il ne savait pas comment il s’était retrouvé autour de de la patte de l’araignée. 

« Hajime ! Vite, pendant qu’elle… »

Quand, après avoir fermé la porte, il allait monter les escaliers, Hajime comprit ce qu’il y avait écrit sur le panneau de la porte. 

Hajime en était sûr, il y avait écrit : « Il ne faut pas ouvrir la porte. »

Ils arrivèrent au rez-de-chaussée et sortirent du manoir. La pluie s’était calmée, on voyait le ciel étoilé. Pour Hajime, l’air était agréable.

Presque tout ce qu’il avait emmené dans son sac à dos avait été utilisé. Les trois enfants quittèrent la cour de l’école et se dirigèrent vers le chemin du retour. 

Une fois rentré chez lui, Hajime pensa sans cesse à ce ruban rouge enroulé autour des pattes de l’araignée. 

Il pensa que pendant deux ans, il avait scellé dans son cœur la véritable raison pour laquelle il avait cessé de se rendre dans ce manoir. 

Une fille lui vint à l’esprit. Mais son nom ne lui revenait pas. Hajime se souvenait avoir joué ensemble avec elle dans ce manoir. 

La cérémonie de fin du premier trimestre prit fin et Hajime dut déménager chez sa mère. Par la suite, il ne retourna plus dans ce manoir. 

Finalement, le ruban rouge enroulé autour de la patte de l’araignée géante tout comme le contenu du grand coffre restèrent des mystères. De même, pourquoi cette araignée géante avait-elle laissé filer Hajime et ses amis ?

Seulement, Hajime sentait que cette escapade au manoir lui avait appris le courage et la méfiance, choses essentielles pour devenir un adulte accompli. 

FIN

___

Postface  :

Alors qu’en avez-vous pensé ?

Hajime a beau être décrit comme étant en 6e , j’ai fait exprès de lui donner des dialogues et un courage un peu plus matures que la moyenne des adultes.

Je me rends compte que cette histoire est pleine de mystères laissés en suspens, mais j’aimerais les éclaircir dans un autre récit. 

Je vous remercie d’avoir lu. 

___

  • (1)  Showa : 1926-1983
  • (2) Les enfants sont encore à l’école primaire en 6e parce que, ce que je traduis par « primaire » (小学校) dure une année de plus au Japon qu’en France. En contrepartie, le  « collège » (中学校) dure une année de moins.
  • (3)  Jour de commémoration de la fondation du pays : c’est un jour férié un peu patriotique comme le 14 Juillet en France. Au Japon, c’est le 11 Février et ça renvoie au couronnement (?) du premier Tennô le 1er Janvier 660 avant J.-C. (et avec la conversion des calendriers ça donne le 11 Février.) Bon, ça c’est la raison historique mais dans les faits, ce jour férié a été instauré un peu après la Seconde Guerre mondiale en 1948 pour fêter tout simplement l’existence du pays et créer un peu d’unité nationale parce que disons que le moral était pas top à l’époque.
  • (4)  juku ou 塾 plus précisément pour les connaisseurs.

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