Perdu dans la Nuit 33 : Disparition

Auteur : Faust
Check : Sinei


Et voilà ! Un troisième chapitre bien gras ! Je vous l’avais dit que PN allait reprendre, et bien en voici la preuve ! On entre petit à petit dans la dernière partie de l’histoire, et peut-être que certains d’entre vous ont déjà des théories (j’espère !), mais en tout cas je ne vais pas vous empêcher de lire plus souvent !

Encore une fois, merci à Sinei pour ses corrections et conseil, bonne lecture et n’hésitez pas à donner votre avis !


La guerre avait commencé depuis quelques semaines déjà. Petit à petit, Rieln asseyait sa réputation dans l’armée, au point que, parfois, s’ils n’étaient pas trop nombreux, ses adversaires se rendaient quand ils apprenaient sa présence. Il épargnait ceux-là, mais exécutait impitoyablement ceux qui lui résistaient.

Pourtant, ce n’était pas lui qui remplissait de terreur les militaires ennemis. Non, il y bien plus effrayant, des magiciens à l’étrange puissance qui massacraient sans aucune retenue, pourvu qu’on leur en donne l’ordre. C’étaient ceux-là qui faisaient trembler de peur l’Empire. Combien de villages avaient-ils rayés de la carte ? Combien de vies avaient-ils pris, innocentes ou coupables ? Tant qu’ils se croyaient au service de la Coalition, pour eux, tous les moyens se valaient.

Rieln exécrait cette manière de se battre. C’était une guerre, et jamais il ne laisserait aller à penser qu’il pouvait la mener sans tuer, mais eux massacraient jusqu’aux nourrissons. Ils voulaient détruire la volonté même de l’ennemi, le saisir d’une terreur telle que leur simple évocation lui ferait perdre ses moyens. Et pour cela, tous les moyens étaient bons. Il avait fait la même chose à l’époque, et à l’époque, il n’en voyait pas l’horreur. Après tout, ne faisait-il pas que suivre les ordres, et servir son pays ?

Une bouffée de honte l’envahit en voyant la jeune femme assise devant lui. Elle était identique en tout point à l’assistante de son père : sa sœur jumelle, et ensemble elles formaient – après lui – l’outil le plus fiable du Conseiller Eldyn. Lui-même en avait fait usage, et le rouge lui monta aux joues à ce souvenir. Jamais jusqu’alors il n’avait mesuré l’ampleur de sa déchéance, et la rédemption qu’il avait expérimentée ces derniers mois.

Une voix douce et suave le tira de ses rêveries.

– La voie est libre jusqu’à Morsagl

– Et après ?

– Personne ne parlera à Morsagl. Vous pourrez tomber sur les arrières de l’ennemi avant même qu’il ne s’en rende compte.

– Vous avez… nettoyé la zone ?

Le dégoût perçait dans sa voix.

– Comme vous le faisiez, il n’y a pas si longtemps.

Rieln garda le silence.

– Vous avez changé depuis que vous rencontré cet… Aln. Ma sœur aussi, apparemment, s’amuse beaucoup à l’observer. Elle regrette toujours plus que cette Nimronyn soit encore dans ses pattes.

– Sans doute cela vaut-il mieux pour elle.

La femme eut un rire chargé d’ironie, puis elle reprit.

– Ma soeur n’est pas aussi influençable que vous. Elle n’oubliera pas ses devoirs, et le Conseiller n’aura pas besoin de l’envoyer nous rejoindre en punition.

Rieln se renfrogna en voyant le sourire goguenard de son interlocutrice.

– Plus sérieusement, continua-t-elle de sa voix mélodieuse, la troisième escouade de magiciens n’est toujours pas rentrée.

– Quand devaient-ils revenir ?

– Il y a trois jours. Ils ont dû perdre le contrôle.

– Probablement. Ce n’est pas comme si l’Empire représentait un danger pour eux. Nous ne pouvons pas vraiment les laisser en liberté, ils sont trop proches de la frontière. Nous allons avoir besoin des Patrouilleurs de mon père.

– Faites donc. Peut-être enverra-t-il cette Nimronyn. Cela simplifierait beaucoup de choses.

Rieln se rembrunit, et, d’une voix glaciale :

– Vous ne la toucherez pas.

La jeune femme sourit d’un air de défi, puis disparut dans l’obscurité, laissant l’épéiste seul avec ses doutes.

Il ne voyait pas l’intérêt de cette guerre qu’ils étaient en train de perdre. Leur seul arme, c’était la terreur et les raids comme ceux qu’il allait mener d’ici quelques heures, mais tout cela ne servait qu’à ralentir l’ennemi tout en le rendant plus agressif, alors que les forces de la Coalition étaient toujours plus passives. Pourtant, bien qu’il méprisa son père pour ses méthodes, il devait reconnaître que bien souvent, elles étaient efficaces, aussi menait-il sa guerre comme on le lui disait.

Ceci au moins n’avait pas changé.

***

Deux jours plus tard, Nimronyn avait quitté Eljinor. Un matin, les deux patrouilleurs montant la garde à l’entrée de la chambre d’Aln avaient disparu, remplacés par deux inconnus patibulaires, grâce auxquels Aln apprit que Nimronyn avait été envoyée au front, elle aussi. Le jeune homme trouva cette précipitation étrange – elle n’avait même pas eu le temps de le prévenir – mais il lui fallait quelques heures pour se préparer à partir, sous le regard circonspect de ses chiens de garde. Quand il fut prêt, il était midi, et la secrétaire aux yeux verts du Conseiller vint le chercher : son maître voulait lui parler.

Elle avait l’air moins inexpressive que les fois précédentes, et portait une robe une pièce noire qui lui arrivait aux genoux. Ses yeux étaient légèrement rougis, comme si elle avait pleuré, sa coiffure plus simple. Aln l’accueillit froidement, tout en s’étonnant de ne pas la voir en habits d’homme.

– Le conseiller a appris que vous vous apprêtiez à partir, et désirerait s’entretenir avec vous avant votre départ.

Le jeune homme ne put s’empêcher de faire la grimace en entendant cela, mais il conserva néanmoins une voix égale.

– Eh bien, s’il veut me voir, je crois qu’il vaut mieux y aller.

Elle approuva du menton et le mena dans le dédale de couloirs habituel. Jamais le trajet n’avait paru aussi long au jeune homme, tant il était rempli d’appréhension. Il se savait déterminé, mais il devinait que le Conseiller Eldyn n’allait pas le laisser partir aussi facilement. De plus, l’étrange apparence de son accompagnatrice l’interloquait, et sa sombre expression, et son pas sec, sa démarche raide qui tranchait avec sa souplesse habituelle, tout ceci participait à alimenter le triste pressentiment qui commençait à se lover dans son coeur.

Ils arrivèrent enfin devant la porte de l’étude dans laquelle Aln rencontrait toujours le Conseiller, et la jeune femme toqua. Quelques secondes plus tard, la voix inquisitrice d’Eldyn vint briser le silence qui les enveloppait jusque là.

– Entrez !

Puis, voyant Aln, et lui montrant un siège, le vieillard reprit.

– Aln ! J’ai appris que tu allais nous quitter ?

Mal à l’aise, le jeune homme s’avança. Il observa le vieil homme quelques instants, remarquant comme un sentiment d’urgence dans ses yeux. Il avait l’air un peu plus vieux qu’à leur première rencontre, et l’assurance implacable qu’il dégageait alors avait cédé la place à une amorce d’hésitation. Ses paupières papillonaient, comme s’il manquait de sommeil, et son costume donnait l’impression de ne pas avoir été changé depuis plusieurs jours.

– Oui, j’ai terminé ce que j’avais à faire ici.

– Oh, vraiment ? Mais assied-toi donc là, voilà, sur ce fauteuil. Et qu’as-tu trouvé ?

– Rien. Vous aviez raison à ce sujet.

Un éclair de soulagement illumina le regard de l’homme, et Aln ne le manqua pas.

– Je te l’avais bien dit… Mais qu’importe. Je t’ai appelé pour deux raisons. La première est pour t’annoncer une triste nouvelle…

Aln se raidit brusquement, et lança un regard inquiet en direction du vieillard. Son coeur se serra, et il pria pour que ce ne soit pas ce à quoi il s’attendait.

– Ton maître, l’archimage Évogorim, nous a quitté cette nuit. La nouvelle n’a pas encore été rendue publique.

Le jeune homme ferma les yeux, mais ne put retenir une larme. La jeune femme derrière le conseiller tressaillit presque imperceptiblement.

– Je vois… Quelle est la cause de sa mort ?

– Inconnue, soupira le Conseiller. Ses confrères suggèrent l’idée qu’il ait abusé de ses pouvoirs.

– Lui ?

– Oui. Toi qui étais son disciple, as-tu une idée de ce qui a pu se passer ?

Aln se plongea dans ses pensées, puis, relevant les yeux vers le Conseiller.

– Non, non, je ne sais pas.

Il sentit pendant quelques instants le poid du regard d’Eldyn sur ses épaules. C’était celui d’un fauve, calculateur, froid, qui essayait de percer à jour le jeune homme tout en évaluant le pour et le contre d’une éventuelle interrogation. Puis, finalement, il soupira.

– Je vois… Quoiqu’il en soit, comme le risque existe, il va falloir utiliser la Nivleheif.

– La Nivleheif ?

– Quelqu’un t’expliquera plus tard, répondit le conseiller en agitant la main.

Il sembla hésiter quelques instants, puis, avec une grimace, il continua

– Je sais que je ne devrais pas, mais je devais une faveur à ce vieux renard, et je ne voudrais pas qu’il revienne me hanter dans l’après-vie.

Sortant un petit sachet de cuir fermé d’une boucle en or, il le lança à Aln. L’intérieur était recouvert de velour, et tout au fond du sachet, accroché à une encoche, trônait une bague sertie d’un diamant. L’anneau était en platine, le chaton s’évasait légèrement et se séparait en quatre branches finement ouvragées, comme si quatre petites feuilles de gingko venait splendidement embrasser la pierre précieuse. En la faisant tourner entre ses doigts, le jeune homme pu lire la lettre E, gravé sur l’arrière du chaton.

Le Conseiller sembla surpris, comme s’il ignorait jusqu’alors ce qu’il y avait à l’intérieur, puis il jeta un regard étonné vers la jeune femme blonde fixant le bijou avec intensité.

– Livania ? Tu confirmes que c’est la bague d’Évogorim ?

– Oui, c’est bien la sienne.

Il fronça les sourcils d’un air contrarié, et parut lutter intérieurement, mais bientôt le calme se fit sur son visage.

– J’aurais dû m’en douter, quand il m’a demandé de ne pas l’ouvrir… Eh bien, Aln, te voilà l’héritier d’Évogorim.

Aln se taisait. Il contemplait la bague d’un air vide, essayant de se rappeler quand il l’avait vue pour la dernière fois, mais il n’arrivait pas à fixer son attention sur ses souvenirs. La seule chose qu’il savait, pour des raisons qu’il ignorait, c’était que cette bague actait la disparition de son maître. Et il se rappela leur dernière entrevue.

Qu’avait-il donc fait pour que tous ceux auxquels il tenait disparaissent ?

– Ses funérailles seront célébrées dans trois jours. Dans cette situation, je pense qu’il faut que tu sois présent.

– Oui… Oui, je crois aussi, répliqua machinalement le jeune homme.

Il aurait aimé partir loin, très loin, et dès maintenant, mais il ne pouvait plus. Il ne pouvait se résoudre à laisser à un autre la charge d’accompagner Évogorim au tombeau. Cela ne posait pas de problèmes. Après tout, le vieil archimage lui-même n’avait-il pas dit qu’Aln serait en sécurité pendant encore une semaine ? Aln savait, ou il voulait croire, que le vieillard n’aurait pas dit cela sans en être certain.

– Cependant, je t’ai appelé pour une seconde raison, Aln. Je te demande de me pardonner ma rudesse, je sais que le moment n’est pas bien choisi, mais je n’ai pas le choix. J’ai besoin de savoir si je peux compter sur toi pour m’aider.

Ses errements interrompues, Aln se tourna vers le vieil homme et le regarda pendant plusieurs secondes, surpris de la brutalité de cet homme généralement bien plus subtil. Il répondit finalement d’une voix blanche.

– Comme vous l’avez dit, je suis le successeur d’Évogorim. Je porte son deuil, et je ne pense pas qu’il soit judicieux de parler de cela maintenant.

Le Conseiller lui lança un sourire penaud.

– Le temps presse, je ne peux plus faire dans la dentelle. Lentement, mais sûrement, nous perdons la guerre, et bientôt il sera difficile de retourner la situation. Le projet dont je t’ai déjà parlé, Évogorim l’avait lancé, il y tenait beaucoup à l’époque. Cela pourrait tout arranger, mettre un terme à la guerre, et toi, tu en profiterais pour te faire un nom et une place parmi nous. Et surtout, tu pourrais faire ça en mémoire d’Évogorim. Il aimait la Coalition, et il n’aimerait pas la voir perdre cette guerre.

Aln se tut. Le Conseiller le fixa longuement, comme attendant sa réponse, puis il finit par soupirer, et désignant d’un geste de la main sa secrétaire, il lui demanda :

– Livania ? Si tu veux bien raccompagner Aln jusqu’à sa chambre. Et aide le à remettre en ordre ses affaires, cela te changera un peu les idées. Aln, j’espère que tu réfléchiras à ma proposition.

– Bien Monsieur.

– Parfait.

La paire repartit dans le silence. Pas un bruit ne vint perturber leur marche pendant quelques minutes. Puis, sans cesser de marcher, avec une voix où pointait une étincelle d’appréhension, Livania s’adressa à Aln.

– Je sais qu’après ce qui vient de ce dire, cela doit vous paraître artificiel, mais vous avez toutes mes condoléances.

Aln s’arrêta et se plongea dans ses pensées. Quelques secondes plus tard, il tourna son regard vers son accompagnatrice, et sembla la voir pour la première fois : il ne croyait pas un jour l’entendre parler de sa propre volonté. Il haussa cependant les épaules et reprit sa marche.

Liviana le regarda avec étonnement, et hésita. Elle se laissa un peu distancer, fixant le dos d’Aln sans vraiment savoir ce qui la poussait à vouloir parler. Pourtant, elle sentait qu’elle avait encore des choses à dire. Ils s’engagèrent dans l’un des couloirs latéraux de la demeure, et, passant devant une grande fenêtre, elle s’immobilisa finalement. Levant les yeux vers le ciel, elle se laissa porter par ses souvenirs sans plus prêter attention à celui qu’elle devait escorter.

Elle baignait dans un étrange mélange de lumière blanche, émanant des pierres, et bleutée, venant de la Lune, et les deux semblaient jouer un jeu mystérieux qui faisait comme une danse. Aln se retourna, contempla cet étrange contraste avec la robe d’un noir de jais que portait Livania, mais se tut.

Pour Livania aussi, la situation était des plus surprenantes. Elle pensait pourtant avoir éloigné de son coeur toute référence à Évogorim, et ne comprenait pas pourquoi il n’en était rien. Elle s’était dévouée au Conseiller, mais son enfance ne mentait pas, réalisa-t-elle soudain. Soupirant, les yeux dans le vague, elle se résolut à parler d’un lointain passé, avec à l’idée que l’héritier d’Évogorim était le mieux placé pour l’écouter. Même si en réalité, il lui était égal qu’il lui prête attention. Elle se rendit compte alors que c’était sa manière à elle de faire son deuil, et sourit d’un air d’autodérision.

– Il venait parfois à notre orphelinat nous voir, il y a longtemps. Il jouait avec nous, et nous demandait comment nous nous sentions, ce que nous faisions. Il était presque comme un père pour nous, mais même si nous étions jeunes, nous savions qu’il devait avoir une raison pour s’intéresser ainsi à des enfants qui n’avaient aucun rapport avec lui. Alors nous faisions de notre mieux pour être à la hauteur. Nous apprenions la magie, probablement comme peu de gens ont eu l’occasion de l’apprendre aussi jeunes. En y repensant, j’aurais dû me douter qu’il était impossible qu’il n’y ait pas de contrepartie à cet apprentissage. Mais nous prenions les choses comme elles venaient.

La jeune femme ne parlait plus que pour elle-même. Elle suivait machinalement les corridors, et ne remarquait même pas Aln qui avait ralenti à ses côtés. Elle se remémorait des souvenirs d’antan, un air rêveur peint sur le visage, une teinte de douce nostalgie dans la voix, tandis que le jeune homme la scrutait d’un air songeur, en s’interrogeant sur la raison de ces confidences.

– Et puis un jour, il a cessé de venir.

Sa voix se durcit.

– À l’époque, nous avions été séparés en plusieurs groupes, et pour la plupart, nous ne nous sommes jamais revus. Nous pensions c’était pour favoriser notre apprentissage, mais ce n’est que bien plus tard que j’ai appris qu’il nous triait selon nos capacités. Nous étions ceux dont il pensait qu’ils pourraient l’aider dans son projet, et les autres n’étaient que des cobayes. Et une fois le tri effectué, il n’avait plus besoin de garder un oeil sur nous, d’autant que nombre d’entre nous s’étaient laissés berner par sa gentillesse. Il a fallu longtemps pour qu’ils comprennent qu’il se moquait de notre existence. C’est le conseiller qui nous a recueilli, et selon lui, Évogorim s’était lassé de jouer au grand-père. Nous étions des outils, et il ne voulait plus perdre son temps à s’occuper de nous. Il fallait simplement que nous jouions notre rôle.

Elle soupira, et hésita un instant, puis reprit.

– Mais malgré cela, c’est le premier à s’être occupé de nous. Le premier à nous avoir parlé comme à des êtres humains, même si ce n’était qu’un mensonge. Donc je ne peux pas rester totalement indifférente à sa disparition.

Ils reprirent leur marche sans rien dire de plus, mais Aln reprit bientôt la parole en choisissant soigneusement ses mots.

    – Il ne m’a jamais parlé de vous, après tout, je ne le connais pas depuis si longtemps, mais n’avez vous jamais pensé que cela ne dépendait pas de lui ? Il n’est… n’était pas du genre à abandonner sans raison, et il détestait les gens qui voient les autres comme de simples outils. Ce n’était pas un Conseiller, et il ne prenait pas part à la politique. Qui sait ce qui a causé son abandon ?

L’intervention d’Aln sembla tirer Livania de sa rêverie, et elle sursauta. Une lueur d’étonnement passa sur son visage lorsqu’elle se rendit compte qu’elle avait trop parlé, et elle se renfrogna, laissant la dernière question d’Aln sans réponse.

Ils arrivèrent peu après à la porte de la chambre d’Aln. La jeune femme s’immobilisa quelques instants, jeta à Aln un regard chargé d’hésitation, puis elle retrouva finalement sa façade impassible et prit congé, laissant le jeune homme seul avec son chagrin.

***

Les jours suivant passèrent aussi lentement que les longues veillées d’hiver. Le ciel lui-même semblait porter le deuil d’Évogorim, puisque le soleil n’avait plus montré ses rayons depuis sa mort, et la ville aussi s’était vêtue de noir. C’était une vision surréaliste que de voir ces noirs d’ébènes sur le blanc immaculé des pierres, et une expérience des plus sinistres qui n’était pas sans affecter Aln.

Ce dernier ne sortait plus de la résidence du Conseiller Eldyn, non pas qu’il n’en eut pas envie, mais il préférait éviter de se mettre en danger pour rien : il ne pensait pas qu’Évogorim serait mort pour une raison aussi ridicule que l’abus de ses pouvoirs, et ne pouvait que se préparer à affronter ce que l’avenir lui préparait. .

Pour une raison quelconque, Livania le suivait dans tous ses déplacements : il avait échangé deux gardes du corps bourrus contre une femme aussi silencieuse qu’efficace, mais à laquelle il était bien plus difficile de fausser compagnie. Depuis qu’elle s’était ouverte à lui presque inconsciemment, elle prenait soin de maintenir une expression toute professionnelle de tous les instants, et ne laissait aller à aucune familiarité.

Mais ce n’était pas le changement le plus marquant de cette période : il sentait que les évènements s’accéléraient. Son grimoire lui assénait des masses de nouvelles informations sans qu’il ne sache qu’en faire. C’était horriblement étrange de se réveiller tous les matins avec l’impression que quelque chose avait joué avec son cerveau.

Il se rappelait de choses qu’il n’avait jamais vécues, il se souvenait de leçons jamais apprises, et pensait parfois étrangement. Des réflexions dont il savait qu’il n’aurait jamais dû les avoir venait le surprendre dans ses moments de veille, et tout cela sans qu’il ait son mot à dire. C’était terrible et fascinant à la fois. C’était aussi dangereux. De temps en temps, il se sentait au bord de la folie, et devait fournir un effort de tous les instants pour garder le contrôle de ses pensées éparpillées.

Parfois, on appelait son nom derrière lui, mais quand il se retournait il n’y avait personne, ou alors ce n’était que le hurlement du vent. Dix fois, vingt fois, il croyait apercevoir la silhouette d’Éliana du coin de l’œil, et ce n’étaient que les ténèbres qui lui faisaient signe. Il se surprenait à fixer un point dans le vide pendant de long moment, et quand il revenait à lui, il était persuadé que cela ne faisait qu’une seconde. Ce comportement lui attirait les regards intrigués de Liviana, qui pourtant ne faisait pas mine de s’y intéresser outre-mesure.

Il sentait l’odeur de la magie de son grimoire. Elle le prenait aux tripes, au point qu’il en avait parfois la nausée, et d’après l’explication d’Évogorim, il savait qu’il n’était pas le seul. Le vieux magicien lui avait promis une semaine de tranquillité. Aln n’en pouvait plus d’attendre, et il doutait que l’archimage ait pu imaginer une magie de cette puissance.

Il fallait qu’il parte.

Heureusement, quoique le terme soit mal choisi, le jour des funérailles d’Évogorim vint enfin. À cette occasion, peut-être pour donner au vieil archimage un adieu digne de ce nom, le ciel était du plus pur des bleus d’azur.

Le matin, Aln s’était réveillé la tête embrouillée d’images indistinctes et insensées, tenaillé par un affreux mal de tête.

La saison chaude était arrivée. La chaleur était écrasante. Pas un souffle de vent ne venait rafraîchir la Place aux Fontaines. Les fontaines d’une beauté surnaturelle semblaient pleurer la mort d’Évogorim.

C’était le seul archimage venant du peuple, aussi la foule était-elle nombreuse. Les préliminaires de la cérémonie furent longues et épuisantes. La dépouille d’Évogorim avait été placée au centre de la Place aux Fontaines, dans un petit pavillon de pierre qui, semble-t-il, servait traditionnellement pour les enterrements d’archimage. Quatres colonnes immaculées soutenaient un toit d’argent aux bordures dorées, une volée de marche menait au cercueil de bois précieux accueillant le corps du défunt.

L’après-midi était déjà bien entamée lorqu’Aln dut s’avancer pour jouer son rôle. C’est maintenant que devait se dérouler le coeur du rituel, dans un silence presque religieux.

Une des plus précieuses reliques de la Coalition avait été sortie pour l’occasion, et posée juste devant la dépouille d’Évogorim, sur un piédestal de marbre. Une pierre aux doux reflets argentés, complètement différente de la Nivmag qu’Aln avait aperçue longtemps avant. La Pierre Céleste, la Nivleheif.

Sur un signe de tête du maître de cérémonie, Aln plaça la main sur cet objet, comme on le lui avait déjà expliqué plusieurs fois. C’était son rôle en tant qu’héritier d’Évogorim. Pour s’assurer que ce dernier ne succombe pas à la magie, ne devienne pas une ombre.

Il laissa son esprit divaguer. Presque sans s’en rendre compte, il se détendit. Déploya sa magie. Eut l’impression de voler.

Autour de lui, le silence était total. La foule le regardait avec intensité, et même les archimages semblaient incapables de détourner le regard de la pierre : ils étaient tous comme fascinés par ce qui se passait devant eux. Seul Aln l’ignorait. Il se laissait aller, faisait confiance au créateur de la Nivleheif pour le mener là où il le fallait.

La pierre se mit à briller d’une lueur extraordinairement pure. La cité blanche sembla lui répondre, et cette lumière emplit toute la Place aux Fontaines. Ce n’était pas éblouissant, au contraire ! C’était comme une douce caresse, un délicat effleurement.

Aln oublia le passage du temps. Il crut voir la silhouette d’Évogorim s’éloigner tranquillement, un sourire pacifié sur les lèvres, puis il revint à lui.

Il se tenait toujours au-même endroit. Quelques secondes à peine étaient passées, et le silence régnait toujours. Il régnait encore quand Aln s’éloigna, quand il descendit les marches, et quand il disparut dans la foule.

La dépouille d’Évogorim n’était plus visible nulle part, et les spectateurs se dispersèrent lentement, sans un bruit, encore plein d’émerveillement craintif devant ce qu’ils venaient de voir.

***

Lorsqu’un magicien meurt en abusant de sa magie, en particulier de la Sagmag, il arrive qu’il devienne une Ombre. Pour éviter cela, plusieurs magiciens d’autrefois ont mis leur vie en jeu pour créer un moyen d’enrayer ce phénomène. Ils ne pouvaient l’appliquer à tous les magiciens, mais au moins aux plus grands d’entre eux, car la puissance de l’Ombre dépendait de celle du magicien dont elle était issue. Ce moyen, c’est la Nivleheif.

Bien sûr, la transformation n’est pas systématique, et elle n’a en général lieu que lorsque le mage convoite des pouvoirs trop grands pour lui. C’est pour cela que ce phénomène est l’un des secrets les mieux gardés de la Coalition. Aln ne l’avait appris qu’à cause de ses liens avec Évogorim.

Avec le temps, la cérémonie est devenue une manière d’honorer la mort des archimages de la Coalition, et bien que la fonction de la Nivleheif n’ait pas été oubliée, bien souvent la personne à mener la cérémonie n’est pas apte à l’activer. C’est pour cette raison que la performance d’Aln eut un tel impact sur tous.

Le soir était venu. Le jeune magicien avait reçu des visites de courtoisies de plusieurs des collègues d’Évogorim, tous désireux d’en apprendre plus sur cet apprenti sorti de nulle part. La plupart d’entre eux se fichait de la mort de leur pair, pour ne voir que l’avenir brillant d’un jeune magicien comme Aln. De plus, le jeune homme avait senti sur eux une magie à l’odeur révulsante, sans qu’il n’arrivât à en déterminer l’origine. Elle était discrète, insidieuse, et il ne l’avait découverte que grâce à sa prudence renouvelée par la mort d’Évogorim. Elle ressemblait à une très mince membrane qui aurait été posée sur ces archimages, sans qu’ils s’en rendent compte. Mais après qu’il l’eût remarquée, elle était trop révulsante pour être oubliée, ou ignorée.

Le jeune homme désirait ardemment partir immédiatement, mais il savait qu’il ne devait rien montrer de ses intentions s’il ne voulait pas mettre la puce à l’oreille du Conseiller.

La nuit bien entamée, il s’assura qu’aucun sortilège de surveillance n’était lancé sur lui – il reconnaissait maintenant leur odeur – puis il se glissa hors de sa chambre, en ne prenant avec lui que le strict minimum.

Il fit quelques pas dans le couloir, esquiva Livania qui somnolait près de sa porte, puis se dirigea vers une fenêtre donnant sur la place aux fontaines. Là, il jeta un dernier regard en arrière, et, évitant un garde, il se retrouva dehors. Il eut alors une pensée pour son maître défunt, et s’engagea dans des rues dépouillées de toute vie.

La Place aux Fontaines n’avait plus rien de magique. Les pierres blanches qu’Aln avait l’habitude de voir briller d’une lumière apaisante étaient aussi sombres qu’une nuit d’encre, et une Lune teintée de terre d’ombre jouait tranquillement avec les jets d’eaux à la vivacité toujours égale.

La longue allée qui descendait jusqu’aux portes d’Eljinor avait maintenant quelque chose de sinistre, une impression qu’Aln ne savait pas si elle venait de son propre trouble, ou bien du silence dérangeant qui régnait là. Puis il se rendit compte que tous pleuraient Évogorim. Cette nuit n’était pas au jeu et à la boisson, ou alors, c’était une boisson solitaire. Bientôt, les pavés impeccablement ajustés du centre-ville laissèrent place à ceux bien plus usés de l’anneau extérieur, mais c’est lorsqu’il s’approcha de l’entrée de la ville basse qu’Aln comprit qu’il s’en allait réellement. La bouche béante de l’accès aux souterrains où vivotait une partie de la population d’Eljinor réveilla en lui des souvenirs lointains, et lui sembla brusquement comme la gueule d’un charognard affamé. Une légère brise souffla, apportant avec elle la puanteur de la ville basse, et Aln acceléra le pas. Il attendrait bientôt les portes de la ville, et priait pour que rien ne vienne le trouver aussi près du but.

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