Perdu dans la Nuit 34 : Fuite

Auteur : Faust
Check : Sinei


Rien que pour faire mentir Heyruko… Merci à Sinei pour le check, et en attendant (lol) le suivant, espérons qu’il arrive bientôt ! Et avec ce chapitre, on commence petit à petit à s’acheminer vers la fin de Perdu dans la Nuit… Et oui, il n’y aura pas 2500 chapitres (ne regarde pas sur wuxiaworld) mais une petite cinquantaine !

Mais ne vous inquiétez pas, j’ai déjà commencé à travailler sur la suivante… Sur ce, bonne lecture ! Et comme toujours, n’hésitez pas à donner votre avis dans les commentaires, ça fait toujours plaisir ! ^^


 

C’est toujours aux pires moments que ce que l’on redoute intervient. Et dans cette sombre rue de la ville blanche, une voix d’outre-tombe s’insinua doucement dans ses oreilles. Elle était brouillée, comme venant de loin, rauque et pleine de lourdeur, mais étrangement captivante, comme un joyau encore brut. Le jeune homme se retourna lentement en l’entendant. Il n’y avait avec lui que les ombres de la lune. Puis, petit à petit, et en même temps qu’une odeur musquée de magie venait lui chatouiller les narines, une forme émergea des ténèbres.

– Aln, il n’est pas trop tard.

Le jeune homme sourit avec résignation.

– C’était donc bien vous.

Livania le regardait, vêtue d’une longue robe noire, semblable à celle que portaient ceux qui l’avaient agressé quelques semaines auparavant. Elle haussa les épaules, et reporta son regard sur Aln. Sa voix était déformée, à la fois comme si elle venait de très loin, et qu’elle provenait de monstrueuses cordes vocales rocailleuses. Ce n’était pas la voix d’un être humain.

– Votre voix…

– Oh, ça, ne t’inquiète pas, ce n’est que le résultat des expériences de ton maître.

Au fur et à mesure qu’elle parlait, la voix de Livania se faisait moins caverneuse, et retrouvait son soyeux originel. Sa voix d’outre-tombe semblait petit à petit revenir dans le monde des vivants, mais Aln ne pouvait oublier le ton inhumain qu’il avait d’abord entendu.

– Que voulez-vous dire ?

La femme eut un rire désabusé.

– On dirait qu’en effet, il ne t’a rien dit. Ce n’est que la suite de ce que je t’ai raconté la dernière fois. Je ne sais pas trop pourquoi je t’en ai parlé, mais bon, ce qui est fait. Nos voix, et notre Sagmag, tu l’auras compris, sont liées. Évogorim voulait trouver un moyen d’utiliser la Sagmag plus facilement, et il eut l’idée d’utiliser des orphelins pour tester ses théories. Et voilà le résultat !

– Quoi ?

– Enfin, peut-être est-ce un peu injuste envers lui : il n’a fait que lancer la machine, et puis il a fini par s’en désintéresser, comme je l’ai dit. Comme tu peux le voir, je ne suis pas seule, nous ne le sommes jamais.

Tandis qu’elle disait cela, trois formes supplémentaires sortirent de l’obscurité.

– Nous sommes tous quatre liés par la magie. Une étrange magie, qui nous permet d’utiliser la Sagmag bien plus facilement comme les Gardiens d’autrefois, même si la contrepartie est parfois navrante. Mais le plus étrange, c’est qu’elle a la même odeur que ton grimoire que tu caches derrière toi.

Aln sursauta, et serra un peu plus fort son sac, pendant que Livania le regardait en souriant.

– Évogorim a fait du bon travail en le dissimulant, ce n’est qu’à l’instant que nous l’avons remarqué, mais bon, j’imagine que son sortilège a fini par attendre ses limites.

– La même odeur ?

Livania acquiesça.

– Cela mérite qu’on étudie la question, tu ne penses pas ?

– Probablement, oui…

La jeune femme inspira profondémment.

– Je ne sais pas trop pourquoi je te parle, je devrais simplement te tuer pour t’être enfui pendant la nuit, comme ça. Après tout, il est clair que tu ne comptes pas aider le Conseiller, et tu es trop dangereux pour être laissé en liberté. Mais étrangement, je veux te laisser une chance. Il n’est pas trop tard pour toi, Aln. Tu peux encore revenir avec nous. Le Conseiller n’en saura rien, et tu ne regretteras pas ta décision. Remets nous ce grimoire, et plus personne ne te poursuivra. Plus personne n’essayera de te tuer. Tu en apprendras plus avec nous qu’en dix ans d’aventure.

Les quelques secondes qui suivirent passèrent dans une immobilité absolue. Aln avait baissé la tête. Ses quatre opposants se tenaient dans silence le plus total. Livania arborait un sourire doux et rassurant.

– Je suis désolé. Je ne peux pas.

– Je vois… C’est dommage. Oui, c’est vraiment dommage.

Et de fait, un voile chargé de tristesse s’était déposé sur le visage de la jeune femme, dont la relative expressivité contrastait avec l’indifférence glaciale de ses camarades. Elle secoua la tête, regarda Aln avec regret. Et se jeta sur lui.

Ce dernier n’eut pas le temps de réagir. Il sentit une lame approcher de sa gorge, et essaya de se jeter en arrière. Mais un autre l’attendait dans son dos. Il eut un accès de terreur en sentant la mort se précipiter vers lui. La dernière chose qu’il vit, ce fut le firmament aux étoiles d’or.

Mais la mort ne vint pas, il n’y eut que le dernier râle d’agonie de Livania. Une lame dépassait de son ventre, et un homme la tenait à quelques centimètres au-dessus du sol. Le visage de la femme était rempli d’horreur, mais ce n’était pas seulement de la mort qu’elle avait peur. Elle sentait quelque chose s’échapper de son corps, et Aln aussi. Une odeur révulsante inonda bientôt la rue. Livania ouvrit la bouche pour tenter de hurler, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Bientôt, ses traits se décomposèrent. Son joli visage se fondit dans un bazar indescriptible, et en quelques secondes, elle avait totalement perdu forme humaine.

L’homme qui se tenait derrière elle claqua de la langue, et jeta le cadavre au sol.

Les trois autres personnes qui avaient attaqué le jeune homme regardèrent la scène, incrédules, avant de laisser échapper un gémissement de douleur. Ils se tordirent en deux, et se roulèrent sur le sol en hurlant, tandis que le corps maintenant inerte de Livania retournait à la poussière à une effrayante vitesse.

Bientôt, il n’y eut plus que le silence, et la mort.

Quelques personnes regardèrent par la fenêtre de leur maison. Elles se recroquevillèrent chez elles en gémissant de terreur inexpliquée, leur inconscient leur hurlant de tout oublier de ce qu’ils venaient de voir. Et ils s’abîmèrent dans un silence désespéré.

L’homme ne dit rien. Il ferma les yeux, s’humecta les lèvres du bout de la langue, et sourit. Pendant un moment, il sembla savourer un met savoureux, et passa par toutes les expressions de l’extase. Enfin, il se tourna lentement vers Aln.

– Calnig ?

Calnig se tut. Il regarda Aln avec intérêt, puis il rit. Son rire était froid.

– Ah ! C’est comme cela qu’on l’appelait, c’est vrai ! Ravi de te rencontrer, Aln ! Je suis… En fait, je n’ai pas de nom.

Il inclina la tête, indécis, presque confus, avant de reprendre.

– C’est bien comme cela qu’on commence une conversation ? Ça ne m’est jamais arrivé jusqu’à maintenant. Mais tu ne parles pas ? Tu as perdu ta langue ?

Aln avait peur. Il retrouvait cette amère sensation d’être devant quelque chose de bien trop dangereux pour lui. Il était si effrayé qu’il n’arrivait pas à faire sortir les mots de sa bouche. Ce simulacre d’homme qui se tenait en face de lui, avec ses simulacres d’émotions et son ton faussement jovial, il le terrifiait.

– Mmmh. Tu étais plus bavard quand tu parlais avec cette fille.

– Cette fille ? Réussit à articuler le jeune homme

– Oui, cette brune, avec laquelle tu avais l’air de si bien t’entendre. Ah ! Mais j’oublie de préciser que c’est avec ce détestable objet que tu pouvais la rencontrer. Bref, nous aurons tout le temps de bavarder plus tard. Tu vas me suivre.

Le jeune homme ne bougea pas. Calnig le regarda avec surprise, puis il reprit en se gaussant.

– Ah, c’est vrai que vous avez parfois tendance à faire les idiots, à résister alors que ça ne sert à rien. Vraiment, là-dessus vous vous ressemblez tous. Tu veux donc te battre ?

– Si je vous suis, je meurs. Si je ne vous suis pas, je meurs. Mais au moins, le second choix me laisse la possibilité de résister.

Aln supporta le lourd regard de cette étrange personne. Calnig laissa un mince sourire se dessiner sur ses lèvres.

– C’est vrai, tu as raison ! C’est mieux pour nous deux si tu te débats un peu !

Ce disant, il fit craquer sa nuque, et se mit gauchement en garde, tout en reprenant.

– En plus, je ne suis pas encore habitué à ce corps, donc tu auras peut-être même une chance ! Amusons-nous !

Le jeune homme dégaina son épée, la bouche sèche. Il savait que ce qu’il avait en face de lui pouvait utiliser la Sagmag : il en reconnaissait l’odeur. Il savait qu’il n’était qu’un chiot devant un loup. Mais il savait aussi que malgré cela, il avait encore des crocs.

Les premiers échanges, Aln crut pouvoir prendre le dessus. Calnig semblait se délecter de l’affrontement. Il parait maladroitement les coups, frappait sans réfléchir, le sourire toujours aux lèvres. Puis ses gestes se firent plus précis. Lentement mais sûrement, Aln se retrouvait acculé. Bientôt, il ne fut plus que le jouet de son adversaire, qui semblait avoir tout oublié pour se concentrer sur son jeu.

Calnig ne le tuait pas. Il le blessait à peine, juste assez pour qu’Aln sente la douleur sans que cela l’empêche de combattre. C’est sans doute pour cela qu’Aln eut la vie sauve.

– Calnig !

Une voix de basse tonna dans la rue.

L’interpelé s’arrêta. Il tourna tranquillement la tête et sans même le regarder, il envoya valser Aln d’un coup de poing que celui-ci ne vit même pas venir.

– Aln, tu ne bouges pas, on reprend bientôt. Toi, dit-il en s’adressant au vieil homme se tenant à quelques mètres d’eux, tu es… Ah ! Le père de Calnig. Enchanté de vous rencontrer !

– Calnig, qu’est-ce qui t’arrives ?

– Il ne faut pas se présenter quand on rencontre de nouvelles personnes ?

Calnig inclina la tête, étonné. Il était pourtant sûr que c’était ainsi que l’on entamait une conversation. Serait-il possible que ce ne soit pas la même chose quand on connait déjà la personne ?

Le Conseiller Maghol regarda son fils, le visage blême.

– Qui êtes-vous ? Qu’avez-vous fait à mon fils ?

– Vous ne répondez pas aux questions ? Vous êtes malpoli. Moi, je réponds : j’ai dévoré votre fils. Il avait bon goût. Plein d’orgueil, comme je les aime.

– C’est donc ça… Je me disais bien qu’il était étrange ces derniers temps. Cette odeur de magie, je pensais qu’il s’y était essayé. Mais non. Quelle folie, quelle folie ! Et je n’ai rien vu ! Mon fils, mon pauvre fils.

Le vieil homme se prit les épaules, la voix secouée de sanglots. Calnig le regarda sans comprendre, une lueur amusée dans les yeux.

– Je ne sais pas pourquoi vous pleurez, mais ça me plait alors je vais continuer. Il s’est débattu, il croyait vraiment pouvoir m’échapper, et c’était assez amusant de le voir se battre pour garder le contrôle de son corps. Il ne savait même pas que c’était déjà fini pour lui. Si vous aviez pu le voir quand il a compris… Vraiment, vous ne pourriez qu’aimer ça !

À ces mots, le conseiller sursauta. Il leva la tête, et jeta un regard chargé de désespoir sur ce qui fut son fils. Puis il sembla prendre une décision.

– Je vois. C’est donc ma responsabilité. Je vais vous renvoyer là d’où vous venez, et je vais m’assurer que vous n’en ressortiez jamais. Même si cela me coûte la vie.

Pendant ce temps, Aln essayait de récupérer du choc. Il n’avait rien vu venir. À peine avait-il eut temps d’entendre la voix du conseiller qu’il avait senti son corps s’envoler. La force derrière ce dernier coup n’avait plus rien d’humain, et il s’était violemment réceptionné sur le sol quelques mètres plus loin, complètement sonné.

Il lui fallut quelques minutes pour reprendre conscience de son environnement. Il se rendit compte alors que quelqu’un le tirait vers les portes de la ville. Le corps encore flasque, il jeta un regard alarmé aux alentours, mais ce qu’il vit le rassura : c’était les deux patrouilleurs que Nimronyn avait affecté à sa protection, avant qu’elle ne parte sans prévenir.

– Pourquoi êtes-vous là ?

– Ça, faudra l’demander à l’capitaine. C’est elle qu’ordonne, nous on obéit, c’est tout. Mais elle a bougrement ben fait d’nous faire rev’nir sur nos pas. Sinon, on avait de la compote d’Aln au r’tour de mission.

Les portes de la ville ne furent bientôt qu’un souvenir. Aln s’était remis à marcher peu de temps avant de les traverser, et, comme il était accompagné de Patrouilleurs, personne n’avait douté de leurs réponses. Ce qui n’empêcha pas ses camarades d’exécuter sans sourciller ces ignorants de gardes. Bientôt, les trois fuyards atteignirent le pied de la montagne. Derrière eux, la ville blanche de détachait sur le firmament étoilé, mais la lune était cachée par les nuages, et Eljinor n’était plus qu’ombres et ténèbres. Le tocsin sonna bientôt, preuve que la folie de Calnig semait la destruction dans la cité, et d’étranges éclairs illuminèrent le ciel tandis qu’Aln suivait ses sauveurs sur la route de l’Est.

Il était encore secoué par la violente apparition de Calnig, par la mort inattendue de Livania, et par sa propre survie inespérée. Et les paroles de la jeune femme comme de Calnig ne manquaient pas de semer le doute dans son esprit. Enfin, cela lui rappela Jion. La condition de ce dernier semblait proche de celle de Calnig, mais Jion semblait encore résister. Était-ce par force d’âme ? En tout cas, pour rien au monde il ne voulait qu’un jour son ami le regarde avec ces mêmes yeux dénués de toute émotion. Il ferait tout ce qui est en son pouvoir pour éviter ça. Tout.

La nuit était profonde. En temps normal, Aln se serait attendu à ce que des ombres se jettent sur eux, mais il n’en n’était rien : elles restaient à la périphérie de leur champs de vision, et disparaissaient mystérieusement lorsqu’Aln posait son regard sur elles. Elles se dissolvaient lentement, et pendant le processus, le jeune homme était persuadé de voir une trace d’émotion sur leur visage difforme. Était-ce du soulagement ou de la douleur, c’était difficile à dire. Mais il était sûr qu’elles ne faisaient que retourner là d’où elles venaient, bien qu’il ne connaisse pas la raison de cette certitude.

Les deux patrouilleurs marchaient sans un bruit, tendus sans être effrayés, preuve que malgré leurs réticences à le faire, ils avaient l’habitude de voyager de nuit. Malgré cela, ils ne pouvaient s’empêcher de s’étonner de l’absence d’Ombres, et ne semblaient pas voir assez loin pour les apercevoir disparaître.

Au bout de quelques heures de cette éprouvante marche, ils arrivèrent en vue d’une auberge, et on vint leur ouvrir aussitôt qu’ils frappèrent à la porte d’entrée. Aln se retrouva enfin au chaud, bien qu’il sache que l’abri n’était que temporaire. Nimronyn l’attendait dans la salle commune.

– Je savais que tu essaierais de partir cette nuit.

– J’imagine  que tu savais aussi que le conseiller voudrait m’en empêcher ?

La jeune femme eut une moue gênée.

– Oui. Mais il m’a envoyé en mission avant que tu n’aies l’occasion de partir. J’ai dû me résigner à attendre ici. Quand j’ai appris la… mort d’Évogorim, j’ai su que tu n’allais pas tarder.

– Et tu as placé tes patrouilleurs pour m’attendre.

– Oui. Ils avaient ordre de t’aider si nécessaire. Je ne pouvais pas y aller personnellement car le Conseiller Eldyn en aurait immédiatement été averti. Tu n’imagines même pas comme il a été difficile de se débarrasser de ses mouchards, ici.

Elle se fendit d’un sourire carnassier.

– Pourquoi m’aides-tu ?

Aln et Nimronyn échangèrent un regard. Le visage de la capitaine des patrouilleurs se durcit, et elle serra les poings pour contrôler sa colère et Aln eut un mouvement de surprise en découvrant la rage brûlante qui se cachait au fond des yeux de son amie.

– Je n’ai jamais été loyale envers cette ordure d’Eldyn. Il a souillé le nom de mes parents. À cause de lui, la simple mention de leur nom est synonyme de déshonneur. C’est lui qui a fait assassiner le Prince héritier de l’empire en faisant porter le chapeau à mes parents. Si je suis resté à ses côtés, c’est pour avoir la vie sauve, et surtout, surtout, pour pouvoir me venger un jour.

Elle regarda alors Aln avec intensité, puis elle reprit en pesant ses mots.

– Tu m’as donné cette opportunité.

Le jeune magicien se tut, effaré par la violence contrôlée qui émanait de Nimronyn. Au bout de quelques secondes, par curiosité, il finit par demander ce que la jeune femme voulait faire maintenant.

– Tu le sais. Je veux me venger. Autant de l’Empire que de la Coalition. Et j’aimerai ton aide pour cela. Je sais que tu n’as aucun attachement pour la Coalition ou pour l’Empire, et en plus, les Conseillers vont vouloir ta mort. Tu n’as pas d’autre choix que de m’accompagner, si tu veux survivre. Qui soupçonnerait une section de Patrouilleurs d’aider un « criminel » ?

Le jeune homme réfléchit. C’était donc pour cette raison que ses accompagnateurs avaient tué les gardes aux portes d’Eljinor.

Il était vrai qu’il ne savait pas où aller. En réalité, il pensait avoir besoin de temps, un temps qu’il n’avait pas mais que Nimronyn et ses patrouilleurs pourraient peut-être l’aider à gagner. Une fois que son grimoire lui aurait appris tout ce dont il avait besoin, il aviserait. Même s’il ne savait pas s’il allait apprécier ce qu’il trouverait au bout de ce chemin.

– D’accord. Mais je n’affronterai pas Rieln. Et je sais que lui non plus ne m’attaquera pas.

Nimronyn sembla hésiter, puis elle soupira.

– Vendu. Tu as ma parole qu’on ne s’attaquera pas à lui. Mais s’il nous agresse en premier, je n’y pourrais rien. Maintenant, mettons cette histoire de côté. Je suis désolée pour Évogorim.

– Mmmh. Au moins il ne deviendra pas une Ombre. Et il savait qu’il allait mourir. Il a préféré me donner une chance de survivre en plus. Une chance que j’ai failli gâcher en assistant à la cérémonie des funérailles.

– Mais tu as bien fait.

Le feu crépitait dans la cheminée à côté d’eux. Ils étaient assis chacun d’un côté de l’âtre, comme lors de ces soirées en allant vers Eljinor, quelques semaines auparavant. Seulement, maintenant, ils fuyaient la ville et la Coalition. Même s’il n’avait jamais vraiment eu l’impression de faire partie de la Coalition, Aln gardait un étrange sentiment de gêne au fond de son cœur : il abandonnait la dernière parcelle de ce qui avait bercé toute son enfance. Il savait qu’il ne restait plus rien de l’enfant qui était parti de son village, il y a quelques mois à peine. Et pourtant, il lui semblait qu’une éternité avait passé depuis qu’il avait lu la lettre laissée par ses parents dans son berceau.

– Nimronyn ?

– Oui ?

– Est-ce que tu sais quelque chose sur Livania ?

– La secrétaire du Conseiller ? Elle a une sœur jumelle, et je crois qu’ensemble elles ont toujours été à ses côtés. J’ai entendu dire qu’elles ont même été élevées spécialement pour servir la Maison Eldyn.

– Tu as entendu parler d’un lien qu’elles pourraient avoir avec Évogorim ?

La jeune femme fouilla dans ses souvenirs. Après quelques instants d’efforts, elle reprit d’une voix hésitante :

– Je crois qu’à un moment Eldyn et Évogorim se sont associés. C’était avant que je n’entre au service du Conseiller, et cela n’a pas duré longtemps : la haine d’Évogorim envers les personnes du genre du Conseiller ne l’a pas permis. Pourquoi ? Elle t’a dit quelque chose ?

– Rien de bien important. Je demanderai à Rieln.

Le jeune homme sourit tristement.

– Si je le revois sans qu’il essaie lui-même de me tuer.

– Je ne pense pas qu’il essaiera, répondit doucement Nimronyn. Plus maintenant.

Le reste de la nuit se passa dans le calme. Ils décidèrent de partir en direction de la frontière avec l’Empire, car c’était là que Nimronyn avait été envoyée à l’origine.

Enfin, Aln décida qu’il était temps qu’il retente d’activer son grimoire, bien qu’il ne sut plus vraiment si cela avait un sens ou non. Il avait parfois du mal à distinguer le rêve de la vie réelle. Chaque nuit, ses rêves prenaient plus de consistance, mais au matin, il se réveillait la tête lourde, sans un souvenir de la nuit, et pourtant avec la certitude qu’il s’était passé quelque chose. Ils ne laissaient finalement derrière eux qu’un affreux mal de tête et l’impression de pouvoir saisir ces souvenirs sans jamais y arriver.

Il attendit encore quelques jours, afin d’être sûr d’avoir semé Calnig ou la créature – l’Ombre – qui semblait l’avoir possédé. Enfin, par une douce soirée, après avoir prévenu Nimronyn (qui insista pour l’accompagner), il sortit de l’auberge dans laquelle ils s’étaient arrêtés. Bien sûr, les hommes regardèrent d’un œil noir cet intrus qui emmenait leur capitaine dans la nuit à cette heure tardive, mais Aln avait fini par se faire apprécier par cette bande de soldats saisonnés au caractère aussi franc que loyal. Il n’y avait d’ailleurs que des vétérans, et aucune trace des bleus que Nimronyn était censée avoir recrutés à Eljinor. Aln préférait éviter de demander pourquoi.

Une brise légère berçait leur marche muette. La lune en était à son premier quart, éclairant faiblement le chemin sans empêcher l’un et l’autre de trébucher de temps en temps.

Aln chercha un endroit qui lui plaise, comme à son accoutumée, et se trouva enfin, après une demi-heure de fouilles infructueuses, un petit cabanon abrité derrière une haie d’arbres aux hautes ramures, dans lequel il s’installa.

Nimronyn le regardait faire, curieuse, et se tendit lorsqu’elle le vit sortir son grimoire. Elle écarquilla les yeux en le voyant l’ouvrir nonchalamment tandis que l’air se mettait à trembler autour d’elle. Elle s’écarta précipitamment, comprenant enfin pourquoi Aln avait d’abord refusé qu’elle l’accompagne.

Le jeune homme se demandait pourquoi les ballets de caractères qu’il observait aux premiers jours de son voyage n’apparaissaient plus. Ils étaient maintenant remplacés par d’étranges images incongrues qui le mettaient toujours mal à l’aise, comme si elles n’étaient pas vraiment de ce monde. Ce qui était vrai, étant donné qu’elles représentaient des tableaux de ce qu’il avait vu dans le monde onirique. Mais même ainsi, elles semblaient bouger quand on les regardait du coin de l’œil. Le jeune homme avait la perpétuelle impression qu’elles n’étaient jamais parfaitement identiques, et que parfois un personnage de plus s’y glissait, pour disparaître quelques secondes après. Cela n’était qu’une des multiples inquiétudes dont le remplissait son grimoire, et malgré lesquelles il continuait d’avancer.

Enfin, il fut arraché à ses pensées par l’étourdissement habituel. Le monde se vêtit de blanc, le temps sembla s’arrêter, et le jeune homme sentit une certaine nausée lui saisir les tripes. Il eut l’impression de tomber, mais le sol s’ouvrit sous lui, laissant place à une inquiétante grisaille au sein de laquelle apparut une sorte de portail donnant sur l’autre monde. C’était l’une des premières fois qu’il sentait qu’il avait le choix d’y entrer ou non. Et aussi sûrement qu’il était Aln, il savait maintenant que quelque chose avait changé en lui, qui lui permettait de contrôler l’objet sans même utiliser la magie. Cela lui fit peur, une peur bientôt remplacé par le vide de l’inconscience.

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