Perdu dans la Nuit 35 : Invasion

Auteur : Faust
Check : Ilanor


Miracle ? Et non, check régulier simplement… Un grand merci à Sinei pour son check, qui, très étonnamment, fut à l’heure ! :p Et vu la longueur de ce chapitre, ce n’était pas gagné… Au programme, quelques révélations, et un peu de rapprochement entre nos petits personnages. Mais sur ce, je vous laisse à votre lecture !

Comme d’habitude, n’hésitez pas à donner votre avis dans les commentaires !


 

Un corridor entre les mondes. Quelques lucioles dans les airs. De la pierre froide et triste. Aln se tenait debout, immobile, impassible, la vision encore troublée par son voyage. Malgré l’habitude, il était toujours surpris par la manière dont le grimoire s’activait, et l’emmenait dans ce sinistre endroit. Mais cette fois-ci, la surprise était d’autant plus grande que dans ce couloir aux murs de pierres noires aussi tristes qu’un adieu à la veille d’un voyage sans retour, il était difficile de ne pas remarquer immédiatement la silhouette courbée d’un vieil homme.


Évogorim le regardait. Ses yeux étaient ternes, sa peau était grise, son dos courbé par un poids bien trop lourd pour lui, son visage trahissait le plaisir d’une dignité retrouvée. Il semblait regarder quelque chose derrière Aln, et le regard vide, il commença à parler d’une voix fatiguée, et monocorde, comme s’il se parlait à lui-même.

– Aln, si tu vois ça, c’est que tu as réussi à t’échapper d’Eljinor. Je sais que tu as beaucoup de questions à poser, malheureusement je n’ai pas le temps ni la possibilité d’y répondre. La seule chose que je puisse faire, c’est essayer d’expliquer ici certains de mes actes passés. C’est plus pour ma propre tranquillité d’âme, mais je pense malgré tout qu’il est mieux que je t’en prévienne.

Le vieil homme inspira. Aln se rendit compte qu’Évogorim était translucide : ce qu’il voyait n’était qu’une image, une projection de l’archimage. Un message que ce dernier avait réussi à envoyer dans son grimoire ? Aln ne savait qu’en penser, mais il devinait donc qu’Évogorim en savait plus sur le grimoire que ce qu’il en avait dit.

– Tu dois te demander comment j’arrive à projeter une image dans le monde de ton grimoire. En réalité, quand j’ai rencontré tes parents, j’ai pu l’étudier un peu. Lors des années qui ont suivi leur disparition, je n’ai eu de cesse de le rechercher. Tu penses, je ne pouvais pas oublier la beauté de cette œuvre, malheureusement il était trop bien caché avec toi : peu de gens connaissent l’existence du village des anciens Gardiens, et jamais je n’aurai imaginé qu’ils abritaient l’AsninMagHisha. Alors, j’ai essayé de reproduire ses effets. Et c’est là que les ennuis ont commencé.

Évogorim soupira. Il regarda tout autour de lui, et reprit avec une pointe de nostalgie dans la voix.

– À l’époque, je croyais que tout m’était permis. Après tout, mes recherches ne pouvaient-elles pas grandement aider la Coalition ? J’étais persuadé qu’il ne pouvait rien en ressortir de mauvais, que je garderais toujours le contrôle. Comme l’histoire m’a donné tort… C’est aussi à cette époque que j’ai rencontré le conseiller Eldyn. À part le nombre de ses rides, il n’a pas changé depuis. Lors de notre première entrevue, il m’a assuré de son soutien, allant jusqu’à me proposer un lieu où mener mes expériences. Bien sûr, j’étais naïf. Je pensais qu’il ne voulait que m’aider, nous nous entendions bien, et je croyais qu’il n’était pas comme ces autres vieux grigous perclus d’orgueil et de rhumatismes.

Le vieillard se mordit les lèvres. On décelait dans ses yeux une honte longtemps refoulée, et qui éclatait maintenant au grand jour.

– J’ai vite compris que je ne pourrais jamais reproduire quelque chose d’aussi subtil que ton grimoire. Il était bien trop fin pour cela, et dépassait de loin mes capacités. En revanche, j’eus l’idée de m’en inspirer pour concevoir un sortilège qui me sembla autrement plus utile : un sort permettant à un groupe de personnes de partager le fardeau de la Sagmag. Ainsi, un sort qui épuiserait un homme adulte pourrait être lancé sans trop de problèmes par ce groupe. Malheureusement, il fallait que le lien entre les membres du groupe soient développés depuis l’enfance. En bref, que le sort soit lancé sur des enfants, afin qu’à la fois ils développent leur maîtrise de la Sagmag et partage leur existence avec leurs semblables. Tu as croisée l’une de ces personnes : Livania.

Il se tordait les mains. Sa voix se faisait hésitante, et il parlait avec difficulté.

– Au début, tout se passait bien. Et puis, l’un des enfants se transforma en Ombre. Suivi d’un deuxième. Lorsqu’ils utilisaient la magie, sans prévenir, ils se transformaient alors qu’ils étaient encore vivants. Je n’y étais pas préparé. En quelques heures à peine, tous les enfants présents sur ce site-là étaient morts, ou pire encore. Les plus talentueux devenaient des Ombres, qui dévoraient ensuite les moins doués.

Le ton de sa voix montait, la rage rivalisant de force avec le désespoir, et il agitait les bras, dans une tentative infructueuse d’éloigner ses remords.

– J’ai vite compris ce que je devais faire, hélas, il était déjà trop tard. Le conseiller Eldyn avait caché les survivants. Lorsque je l’ai confronté, il a nié toute implication, il m’a demandé ce que je racontais, un air de ridicule plaqué sur le visage. Il voulait continuer l’expérience, malgré tout ce que cela impliquait ! J’enrageais, mais je ne pouvais plus rien faire.

L’archimage continua dans un murmure brisé.

– Je ne les ai pas revu, jusqu’à il y a quelques années. Lorsqu’Eldyn m’a présenté le fruit de l’expérience : des équipes de magiciens pratiquant la Sagmag. Redoutables, mais dangereuses. Alors, certaines sections de patrouilleurs ont changé de mission : ils durent retrouver et… retirer les magiciens devenus des Ombres, ces enfants que j’avais d’abord élevés en pensant leur donner une nouvelle chance dans la vie. Je me souviens de la scène. Il avait l’un de ses rares sourires satisfaits, et me regardait d’un air de défi, pendant qu’il me vantait les mérites de sa nouvelle arme, comme il l’appelait.

Tout son s’éteignit en même temps que mourrait la voix d’Évogorim. Le silence s’allongea, quelques dizaines de secondes passèrent, et Aln se demanda si cela n’était pas fini. Puis, brusquement…

– Si je ne t’en ai jamais parlé jusqu’à maintenant, c’est par honte, mais si je te le raconte, ce n’est pas seulement pour soulager ma conscience. C’est aussi pour te demander un service, et pour te mettre en garde. Retrouve les enfants que j’ai abandonnés, et… fais en sorte qu’ils ne deviennent pas des Ombres. Il n’y a pas de pire déchéance que celle-ci. Et méfie-toi de ton grimoire. Mon sortilège n’a capturé que quelques aspects de l’Asninmaghisha, et c’est sans doute la raison pour laquelle tu ne subis pas les mêmes effets secondaires que ces pauvres enfants, mais cela ne veut pas dire que le risque n’existe pas. Méfie-toi, et soit prudent, même si, te connaissant, ce conseil tombe probablement dans l’oreille d’un sourd.

Un soupir. Évogorim commença à disparaître petit à petit, mais il continuait à parler.

– Si tu as besoin d’aide, n’hésite pas à montrer ma bague. Même si tu es recherché par la Coalition, grâce à elle tu trouveras toujours des gens pour t’aider. En tout cas, dans le peuple. C’est tout ce que je peux te laisser. Adieu… Aln.

Puis la silhouette éthérée s’évanouit sans laisser de traces, abandonnant Aln à ses réflexions.

Livania avait donc en partie raison. Cela expliquait la raison pour laquelle elle semblait s’intéresser à son grimoire, et pourquoi elle pouvait utiliser la Sagmag sans contrepartie. Mais cette transformation en Ombre… Le jeune homme ne savait qu’en penser. Il sentait que son grimoire le changeait, mais il n’avait absolument pas l’impression que ce changement l’amenât plus près des Ombres. Au contraire : quand il n’était pas écrasé de migraines, il avait l’impression d’effleurer une chose extraordinaire qui lui manquait depuis longtemps, mais de l’absence de laquelle il ne s’était jamais rendu compte.

Enfin, dans tous les cas, il s’était déjà trop engagé pour revenir en arrière. Il n’allait pas maintenant commencer à se méfier de son grimoire, alors que pour le meilleur ou pour le pire, sa vie semblait guidée par ce mémento de ses parents.

S’étonnant finalement de l’absence du squatteur du grimoire, il marcha à pas feutrés dans le corridor, en se demandant ce qui l’attendait à sa fin. Et il savourait déjà les moments qu’il allait passer avec Éliana.

Au bout du couloir, il atteignit l’étrange porte pleine de grisaille que sans savoir pourquoi il devinait mener à un autre monde. S’y engageant, il se sentit précipité dans un abysse sans fond, et, bien que cette fois il ne s’évanouit pas, une violente nausée lui secoua les entrailles. La sensation de flottement ne dura qu’un instant, raison pour laquelle le jeune put se retenir de vomir.

Lorsqu’il rouvrit les yeux, il fut surpris de retrouver son village au lieu du sombre monde dans lequel Éliana passait le plus clair de son temps.

Il avait neigé.

Les larmes lui vinrent aux yeux lorsqu’il se rendit compte que les maisons étaient encore debout, et qu’il n’y avait pas trace de la désolation que Calnig avait décrite. Mais ce soulagement fut de courte durée : quand il vit Alsag entrer dans la maison de l’ancien, il comprit que ce village-ci n’était qu’une chimère du passé.

Ravalant sa déception, il sentit enfin une présence derrière lui.

Éliana l’observait avec insistance. Elle se tenait un peu à l’écart, et le dévisageait des pieds à la tête comme pour s’assurer de quelque chose. Elle le regarda dans les yeux, puis sa voix s’éleva, hésitante.

– Tu es vraiment là, Aln ?
– Euh… Oui ?

La jeune fille poussa un soupir de soulagement, et presque immédiatement se rapprocha joyeusement.

– Ces derniers temps, je n’arrive jamais à savoir si c’est vraiment toi que je vois. Tu es à côté de moi, et tu ne dis rien, tu ne sembles pas me voir. D’autre fois, j’ai l’impression de presque pouvoir te toucher, mais ma main passe au travers de ton image. Il me semble même parfois t’entendre ; je croyais que je devenais folle.

Aln jeta un long regard surpris sur la jeune fille, puis il lui répondit en riant.

– Quoi ? Je t’ai tant manqué que ça ?
– Idiot, dit-elle en levant les yeux au ciel, je suis sérieuse. Ça ne m’était jamais arrivé auparavant. J’arrivais clairement à faire la différence entre les moments où tu étais là, et ceux où tu étais absent. Mais plus le temps passe, et plus la limite est floue.
– Désolé, l’occasion était trop belle. Mais je vois ce que tu veux dire. J’ai la même impression : comme si parfois tu entrais un peu dans le monde réel, je sens ta présence, j’ai le sentiment de t’apercevoir du coin de l’œil, et pourtant il n’y a rien.
– Quoi ? Je t’ai tant manquée que ça ?

Savourant sa petite vengeance, elle enchaîna avant qu’Aln ne puisse rétorquer.

– Qui sait quelle en est la raison ? Mais…
– Ce n’est pas désagréable.
– Ce n’est pas ce à quoi je pensais, lui répondit la jeune fille avec un sourire goguenard, même si ce n’est pas faux. Non, mais je me disais que ça confirmait peut-être nos suppositions ?

Éliana acheva sa phrase dans un murmure à peine audible, le regard perdu dans le lointain, et il lui fallut quelques instants pour retrouver le chemin du présent. Elle secoua la tête, sa chevelure noire de jais virevoltant autour de son jolie visage, et jeta un regard plein d’espoir en direction d’un Aln qui cherchait encore ses yeux. Haussant les épaules, elle se tourna ensuite vers Alsag.

Il était déjà accoudé à la table, à l’intérieur de la hutte de l’ancien, et ils le voyaient parler, par la fenêtre. Ils entrèrent aussitôt d’un accord muet, la porte étant encore ouverte, car s’ils pouvaient attendre pour discuter, la scène, elle, n’allait pas se reproduire éternellement.

L’ameublement de la chaumière n’était pas très différent de celui que connaissait Aln. Les objets n’avaient pas encore eu le temps de vieillir, mais le jeune homme reconnaissait chacun d’entre eux. C’était frappant de voir à quel point l’endroit était resté immuable malgré le passage du temps. Quelques élégantes babioles d’antan traînaient de-ci de-là, trahissant la haute naissance de l’ancien, dont il n’avait pas encore fait le deuil.

Alsag avait la tête posée sur son poignet droit, dévisageant calmement son interlocuteur. Un vieillard au visage sévère le jaugeait d’un air agressif tout en tapant du pied sur le sol.

– Alsag. Tu sais que tu ne devrais pas être ici.
– Oui.
– C’était l’accord. Quoique tu fasses, nous n’interviendrons pas, nous te laissons nous représenter aux yeux du monde, et en échange, tu nous laisses disparaître dans l’oubli. C’est que nous avons juré après ce jour là. Ceux qui sont dans ce village ne veulent plus rien avoir à faire avec la magie. Et ce que tu veux faire… C’est une folie ! Tu es fou, et les fous n’ont pas leur place ici.
– Fou ?

Alsag rit. L’autre accéléra les battements de son pied. Claqua de la langue.

– Non, je ne suis pas fou. Je n’ai pas le choix. Ilksa dans sa tombe ne me pardonnerait pas d’abandonner sa petite fille. Et moi non plus.
– Si, tu es fou. Seul un fou pourrait vouloir s’opposer à ça. Tu n’étais pas là le jour où ça s’est passé. Tu n’as pas vu les anciens mourir, déchirés par la Nivmag. Tu n’as pas vu sa noirceur, son cauchemar. Tu ne sais rien.

Le magicien posa longuement son regard sur le vieillard. Ce dernier s’agita, mal-à-l’aise. Il semblait suffoquer, et une sorte de frayeur irraisonnée le saisit. Puis, brusquement, il comprit : il voyait dans les yeux d’Alsag un reflet de la scène maudite, de ce jour dont il cauchemardait presque toutes les nuits.

– J’en sais plus que vous. C’est vrai, je n’étais pas là quand les Gardiens ont échoué. Quand vous avez échoué. Mais je me suis approché plus près de la Nivmag corrompue que n’importe qui d’encore vivant. Et vous n’avez pas idée de ce que j’y ai vu.

Il tremblait.

– Je ne veux pas savoir ce que tu as vu. J’ai dit au revoir à la Sagmag, comme tout le monde ici. Maintenant, sors d’ici ! Ta folie te perdra, mais ne nous entraîne pas dans ta chute !

Sa voix était aigrie et hachée. Il parlait d’un ton faussement assuré, mais on sentait une terreur pure transpirer par tous les pores de sa peau. Il était terrifié par Alsag, et par ce que ce dernier représentait, par le fait qu’il aurait dû accompagner cet homme dans sa quête. Par le fait qu’il avait failli, et fui. Qu’il fuirait jusqu’à la fin de ses jours.

– Je ne suis pas venu pour vous enlever à votre retraite, votre sort m’est égal. Mais pour vous avertir d’une chose.

Le magicien se pencha en avant. Son visage était sombre, et une lueur inquiétante brillait dans ses yeux.

– Vous pensez peut-être que vous êtes en sécurité, simplement en abandonnant votre devoir, mais vous avez tort. Oh oui, vous avez tort. Les Ombres se fichent de savoir si vous pratiquez la Sagmag. C’est notre sang, le sang des Gardiens, qui les attire.

L’ancien gémit. Le teint livide, il ne pouvait détacher les yeux des lèvres d’Alsag.

– Qu-Qu’est-ce que ça veut dire ?
– Encore quelques mois, quelques années au maximum, et les Ombres arriveront jusqu’ici. D’ici là, je vous conseille d’avoir revu votre magie des runes. Vous allez en avoir besoin. Je ne vous dis pas cela de gaité de cœur, mais j’ai besoin que cet endroit survive au temps.
– S-Sors d’ici ! Ne reviens plus jamais chez nous ! C’est toi qui va attirer les Ombres ! Va-t’en avant qu’elles ne te sentent !

Alsag sortit d’un pas rapide en ricanant étrangement, et quand il passa devant eux, Aln eut la brève impression de croiser son regard.

– J’espère que le prochain ancien sera plus intelligent, fulmina-t-il sombrement.

Et avant qu’Aln et Éliana ne puissent réagir, Alsag disparaissait rapidement, comme s’il se fondait dans le paysage. Ils restèrent tout deux abasourdis, ne sachant pas trop si le départ du magicien n’était qu’une illusion du grimoire ou un fait réel, puis ils se regardèrent en silence. Un silence bientôt brisé par Aln.

– C’était quoi ça ?

Éliana secoua la tête, l’air visiblement intriguée.

– Je n’avais jamais vu Alsag agir de cette manière. Il se contrôlait toujours parfaitement, et il refusait de compter sur les autres. Il pensait qu’un plan supposant l’intervention d’un autre était un mauvais plan. C’est aussi la première fois que j’entends parler de cet accord entre lui et ton village. Jamais mon grand-père ou Alsag ne l’ont mentionné.

– Cet accord… Ils nomment Alsag leur représentant auprès du monde ? Une bien belle manière pour eux de se terrer au fond d’une vallée oubliée de tous. Alsag devait les prendre pour des lâches, des traîtres qui ont abandonné leur devoir. Ça ne m’étonnerait pas que lui et ton grand-père aient tout fait pour oublier ce qu’ils considéraient comme une tâche sur l’honneur des Gardiens…

Éliana se tut. Aln reprit avec dérision.

– C’est parmi les descendants de ces gens que j’ai vécu. Et l’histoire de la Nivmag nous était raconté comme un conte, la Sagmag nous était présentée comme une légende, les Chercheurs comme des héros. Si ce vieillard représente leur manière de penser originelle, j’ai du mal à imaginer comment ils ont pu en arriver là…

Il grogna.

– Je ne sais pas ce qu’il s’est passé, mais en tout cas ça ne sert à rien d’en reparler. Plus important que ça, je me demande à quoi les Gardiens ont échoué, et qu’est-ce qu’ils ont fui.
– La Nivmag, bien sûr. On te l’a présentée comme une légende, mais évidemment que c’est vrai. Je ne me souviens pas bien des détails car mon grand-père n’aimait pas en parler, mais le jour où les Gardiens ont chuté est celui où la Nivmag est devenue folle. Le lien qu’ils avaient avec la pierre s’est rompu, et presque tous ceux qui étaient sur place sont morts ou devenus fous.
– C’est ce que j’ai vu la première fois que je t’ai aperçue, dit Aln d’une voix sombre.
Eliana lui fit signe de continuer.
– Quand j’ai ouvert mon grimoire pour la première fois, j’ai vu la Nivmag. Et tu jouais avec – il rit – puis à un moment, tout est devenu fou et flou. Mais juste avant de sortir de l’illusion, j’ai vu les Gardiens se battre, mourir et fuir devant une magie étrange. Après cela, c’est le vide. Je me rappelle simplement qu’en me réveillant, j’ai pris de la part de mes parents la plus belle torgnole de mon existence.

Ce n’est pas tout, pensait Aln. Il oubliait quelque chose, mais il n’arrivait pas à mettre le doigt dessus. C’était comme si un rideau était à peine entrouvert, et qu’il ne voyait qu’à travers une mince ouverture. Et pourquoi avait-il l’impression que, quoiqu’Alsag ait vu, il finirait lui aussi par contempler la même horreur ?

– Je crois que cela fait partie des souvenirs qui sont encore flous pour moi, remarqua Éliana d’une voix agacée.
– Je pense que tu les retrouveras petit à petit, tant que j’ai le grimoire en tout cas.
– Qu’est-ce qui te fait dire ça ?

Il y eut un silence, pendant lequel la jeune fille dévisageait Aln d’un air enjoué, tandis que, sérieux, ce dernier essayait de deviner d’où lui venait cette certitude. Car il se rendit compte qu’il ne l’avait pas dit pour rassurer Éliana, dans un doux mensonge. Non, il le croyait réellement, mais il était incapable de savoir pourquoi.

– Peu importe si tu ne sais pas en fait, reprit-t-elle en riant, car son air concentré lui suffisait.
– Mmh…

Aln rangea ses questions dans un coin de son esprit, et, un sourire éclairant son visage, désignant d’une main les collines surplombant le village, entraînant Eliana de l’autre, il reprit d’une voix joyeuse.

– Enfin ! On ne va pas passer toute la journée à se casser la tête là-dessus. Viens, suis-moi ! Puisqu’on est là, autant en profiter.

Aln devinait pouvoir prévoir le moment où il retournerait dans le monde réel, un pressentiment illogique qui ne laissait pourtant aucune place au doute. Mais pour le moment, il voulait se changer les idées, profiter de son village et d’Éliana. Et oublier la destruction sauvage de son enfance.

Il raconta à Éliana les derniers évènements, admirant la moue surprise que dessinaient ses fines lèvres de la couleur des rubis. Elle lui allait bien. La jeune fille l’écoutait presque sans rien dire, et l’interrompait parfois pour demander des détails auxquels Aln n’aurait lui-même jamais prêté attention. Il se concentrait alors, une expression déterminée peinte sur le visage, et, comme si sa vie en dépendait, il faisait tout son possible pour dresser un fidèle tableau des scènes qu’il décrivait.

Ils montaient une pente douce, une brise légère cueillait leurs mots pour les emporter au loin, et le soleil d’hiver se reflétait sur la neige, éblouissant. Tout était d’un blanc immaculé, à tel point qu’il était difficile de discerner les reliefs. Le froid ne se faisait pas sentir, et les seuls sons qui leur parvenaient étaient ceux de leurs pas qui ne laissaient pas de traces.

Aln se tut tout naturellement, et jeta un regard ému sur l’endroit où, des mois auparavant, il avait attendu avec Jion le moment de sa cérémonie de passage à l’âge adulte. Il se laissa envahir par ses souvenirs ; le seul lien qu’il gardait avec le monde « réel », c’était la chaleur de la main d’Éliana qui avait pris la sienne.

Le temps s’écoulait imperceptiblement.

Avant de s’en rendre compte, le jeune homme était assis par terre, adossé à un arbre.
Avant de s’en rendre compte, il avait commencé à parler de ses souvenirs.
Avant de s’en rendre compte, il pleurait.

***

Ils perdirent la notion du temps. À un moment, le ciel se couvrit. Des flocons à six branches se mirent à virevolter avec légèreté dans des tourbillons étourdissants. Une rafale de vent souleva des nuages de poudreuse, mais rien ne les distrayait. Ils n’étaient qu’à moitié là, et les éléments ne les atteignaient pas.

Inconsciemment, ils s’étaient rapprochés. Ils cherchaient la chaleur l’un de l’autre, non pas à cause de la neige, du froid et du vent, mais car c’est leur cœur qui menaçait de se glacer.

Au début, c’était Aln. Puis ce fut à Éliana de révéler ses peurs, celles auxquelles elle avait refusé de penser pendant des années. La crainte de ne jamais retrouver le chemin de la réalité, la frayeur que lui inspiraient ces Ombres rôdant aux frontières de son monde, la terreur qu’elle ressentait à l’idée de se retrouver de nouveau seule.
Elle décrivait avec plus de clarté que jamais la lente érosion de son monde, les murmures insidieux pénétrant son âme et les crissements déments oppressant son cœur. La fureur des Ombres qui maintenant la voyaient, se jetaient sur la mince membrane qui la protégeait encore, tandis qu’elle craignait toujours plus le moment où elle cèderait. Mais elle raconta aussi les scènes étranges auxquelles elle assistait, ces moments où la frontière entre le rêve et la réalité disparaissait, ceux où elle croyait voir Aln, pour finalement comprendre qu’elle n’était qu’un fantôme. Ces rêves n’en étaient pas, car elle ne les avait jamais en dormant. Non, ils se superposaient à sa vision lors de ses veilles, quand trop longtemps elle craignait l’irruption malfaisante d’une Ombre, et que son regard s’égarait en scrutant la semi-obscurité qui toujours l’enveloppait. Comme Aln avant elle, parler semblait conjurer certains de ces démons, et chaque mot qui s’échappait de sa jolie bouche était un poids en moins sur son cœur.

Les nuages dissimulaient le soleil, et la nuit fut sur eux aussi discrètement qu’un chat s’approche de sa proie. Le voile de l’obscurité descendit bientôt sur eux, sans que pourtant ne se fasse sentir la présence inquiétante des Ombres. Comme Alsag l’avait dit, elles n’étaient pas encore là.

Reprenant ses esprits, Aln se leva. Puis, tout en plaisantant, il aida Éliana.

– Nous ne sentons peut-être pas le froid, mais j’ai peur du noir. Avec un peu de chance, l’une des maisons sera libre ; ce serait plus agréable d’y passer la nuit, non ?
– Oh, je vois, lui sourit-elle malicieusement, plus agréable. Eh bien, laissons donc de côté ton sens des formulations, et allons-y.

Le jeune homme cacha son expression de visage en se retournant vers le village. Éliana s’engagea à la suite, et murmura en s’approchant de son oreille.

– Il est rare que tu ne répondes rien.

Il sursauta.

– Quoique je réponde, tu pourrais sans doute le retourner contre moi, alors je préfère m’en abstenir.
– Je vois, je vois. Dans ce cas, il t’en faut bien peu pour te faire taire…
– Moins qu’à toi, ça c’est sûr.
– Bien répondu, dit-elle en riant.

Ironie du sort ? La seule maison encore libre était celle dans laquelle Aln avait passé son enfance. Mais d’une certaine manière, c’était heureux : encore inhabitée, il n’y avait là aucune trace de vie. Seul le plus élémentaire des mobiliers habillait les pièces, et contrairement à la maison de l’ancien, rien ou presque ne lui rappelait son passé.

Le jeune homme s’étonnait toujours de la manière dont le grimoire jouait avec ses sens : dehors, la tempête ne l’affectait pas, mais il pouvait malgré tout interagir normalement avec d’autres objets. Mais ce n’était pas la seule chose qui s’amusait à le troubler.

– C’est donc ici que tu as grandi. Je préfère le laboratoire de mon grand-père. Il n’y a pas de livres ici.
– À qui le dis-tu. Le seul qui en avait quelques-uns, c’est l’ancien. Sinon, rien. J’ai dû me satisfaire de relire dix fois chaque livre, au point que j’en connais certains par cœur.
– Oh vraiment ? Tu pourrais m’en raconter un ?

Aln s’éclaircit la gorge.

– C’est que ce ne sont presque que des romances ou des encyclopédies… Et je n’ai jamais aimé les encyclopédies.
– Oh ? Vraiment – elle se réarrangea une mèche de cheveux – cela me semble très bien pour occuper la soirée.

Une seule chambre avait un lit, sans doute en prévision des futurs occupants, mais pour le moment, c’est là qu’Aln entama son récit, et qu’Éliana l’écouta, un sourire taquin aux lèvres.

Et c’est ainsi que le sommeil les trouva tous deux.

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