PC#1 – Chapitre 23 : …Le premier Daargil demande un verre de Zupak…

Cela faisait déjà plus de dix heures que la princesse aînée marchait dans la forêt.

Certes, les Sylvres facilitaient grandement sa progression, déplaçant branchages et buissons sur son chemin, mais cela ne changeait en rien la distance qu’elle avait à parcourir. Les Gardiens avaient dit un jour de marche, mais la démone soupçonnait que leur manière de compter différer de celles des Oulmites.

Le fait qu’elle ne semblait pas avancer plus que cela irritait la princesse au plus haut point. Elle aurait voulu utiliser un de ses sortilèges pour filer dans les airs vers son objectif, mais son combat contre Rehna avait épuisé ses réserves de mana. En temps normal, elle n’aurait pas hésité à utiliser l’énergie vitale d’un de ses gardes pour les recharger, mais il ne lui en restait plus que deux. Elle savait que Logan ou Zelphyr n’hésiteraient pas une seconde à donner leurs vies, mais elle ne pouvait risquer de réduire son effectif de combat. Elle avait bien considérer utiliser une nuée d’éphémères se nourrir du grand Archonte, mais quelque chose au fond d’elle la retenait.

La jeune femme ne savait rien de lui, et pourtant, il semblait savoir beaucoup de chose sur Pelagia. Craignant d’abord qu’il s’agisse d’un espion à la solde des humains, l’expression sincère qu’il afficha en expliquant qu’il ne leur voulait pas de mal fut si réelle que Camilla n’eut pas l’envie de douter de lui.

Bien sûr, elle comptait le questionner plus longuement quand l’occasion se présenterait, et elle n’hésiterait pas non plus à le sacrifier si elle se mettait à douter des motivations derrière ses actions.

Pour l’instant, il marchait derrière elle, Logan sur ses talons, prêt à mettre son sabre au clair s’il le voyait entreprendre une action suspicieuse.

Manquant de trébucher sur ses propres pieds, Camilla se reconcentra sur sa marche. Il était difficile de reconnaître un membre de la famille royale d’Atmos en voyant son état actuel.

Transpirant à grosse gouttes, des feuilles et des brindilles dans les cheveux, le visage recouvert de coupures et ses vêtements déchirés à de multiples endroits, révélant nombre d’ecchymose. Elle avait commencé à haleter une heure auparavant, mais elle ne cherchait même plus à le cacher maintenant.

Cela devenait de plus en plus dur pour la démone de continuer à marcher, et elle en voulait à sa propre nature de ne pas être plus endurante. Son corps entier criait grâce à chacun de ses mouvements, mais elle continuait de repousser la souffrance dans un coin de sa tête.

Après quelques minutes à serrer les dents pour endurer la douleur dans ses muscles tétanisés par la fatigue, une énième branche s’écarta devant elle, révélant une clairière.

En voyant les vestiges de ce qui avait un jour été un majestueux escalier en pierre, Camilla sentit une colère sourde secouer tout son être. L’irritation qu’elle ressentait, et qui n’avait fait qu’augmenter à mesure que les minutes s’égrainaient lentement, avait atteint son paroxysme. Maintenant, elle avait le besoin de faire sortir sa frustration, et les Sylvres étaient la meilleure cible actuellement.

« Non mais je rêve ?! On vient de faire tout ce chemin pour rien ? Pourquoi est-ce que vous nous faites tourner en rond ? Ça vous amuse ?! »

En un instant à peine, le tourbillon de colère se mélangea à sa douleur physique et sa fatigue psychologique. Le résultat fut une rage si intense que la démone vit des points rouges virevolter devant ses yeux.

Elle voulait absolument retrouver sa petite sœur, s’assurer qu’elle aille bien, mais la Grande Toile ne semblait pas vouloir exhausser son vœux. Au lieu de ça, elle dansait au grès des mains noueuses des Sylvres et des créatures divines qui semblaient avoir pour sa sœur des plans qui n’auguraient rien de bon.

Son escorte de fortune ne tarda pas à arriver derrière elle, tandis que les Gardiens de la Nature conservaient le silence face aux insultes toujours plus originales que la démone criait à plein poumons. Les deux gardes royaux se précipitèrent immédiatement vers Camilla, laissant le grand humain derrière eux.

« Princesse, s’il vous plaît, calmez-vous, vous savez comme moi que les Sylvres n’hésiterons pas à nous attaquer si elles se sentent agressées. » Les tentatives de Logan pour raisonner la jeune démone tombèrent dans l’oreille d’une sourde. Camilla continua de pester à grand renfort de jurons contre les créatures de la forêt.

Ignorant la scène, Elor, quant à lui, s’approcha de la base de l’escalier encore debout et se mit à détailler avec soin le travail de la pierre. Remarquant quelque chose, il se retourna vers les trois démons. Les deux gardes en étaient arrivés aux mains, essayant tant bien que mal de retenir leur princesse de jeter des pierres sur le tronc des arbres.

« Nous ne sommes pas au même endroit que la dernière fois, ça ne sert à rien de s’énerver, on avance, on ne tourne pas en rond. »

L’Archonte s’était exprimé le plus calmement possible dans la langue commune. Il savait que les démons la comprenaient, mais il redoutait la possibilité que la princesse redirige son courroux dans direction.

Cette dernière cessa de se débattre et se tourna vers l’humain qui avait osé l’interrompre.

« Oh, et depuis quand un Archonte qui tète encore le lait de sa maman en sait autant sur les ruines uzoriennes ? Tu essayes de te moquer de moi ? Sache que je peux te réduire à néant en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire !

Abasourdis devant une telle violence, Elor fit un pas en arrière, mais la princesse ne le laissa pas s’échapper. Elle se dégagea de l’étreinte de ses gardes d’un mouvement sec et avança vers l’Archonte.

« Et ce n’est pas tout, comment un Archonte moins habile qu’un anthil coincé dans une mare est-il parvenu à s’enfoncer aussi profondément dans le donjon le plus dangereux du monde ? Comment savais-tu tout ça sur Pelagia ? Réponds ! »

À force de reculer, Elor se retrouva adossé au garde-fou de l’escalier. Sans aucune issue, il vit la démone réduire la distance qui la séparait d’elle. La colère qui s’affichait sur son visage ne pouvait être feinte, et le garçon sentit de la sueur froide dégouliner le long de son dos. Si la princesse voulait mettre fin à sa vie, il ne pourrait rien y faire.

Se décidant enfin à se défendre, il éleva la voix, ne s’étonnant même pas qu’elle tremble :

« Non… c’est que… enfin… les marches ! Les dessins sur les marches sont différents ! »

Camilla fronça les sourcils et jeta un coup d’œil à la structure de pierre avant de fixer le visage couvert de blessures de l’humain. Elle garda le silence un instant, comme essayant de distinguer le mensonge de la vérité dans ses propos, mais alors qu’Elor s’attendait à ce qu’elle soit convaincu, elle lui posa une autre question qui le fit déglutir bruyamment :

« Tu veux essayer de me faire croire que tu as eu le temps de détailler les détails dans l’escaliers alors que le combat contre la guerrière et Rehna faisait rage ? Est-ce que tu me prends à ce point pour une idiote ? »

Le ton qu’elle employait était redescendu. Ce qui avait été des cris de pur énervement était devenu un murmure glacial et Elor comprit qu’il avait commis une bourde.

« Non… C’est vrai, je n’ai pas eu le temps… mais je… euh… je connais les ruines et je vous assure, euh, votre Majesté, que ce n’est pas…

— Silence ! Le cri de Camilla fit sursauter Elor qui cessa ses explications, j’ai été naïve de croire qu’il était possible de faire confiance à un Archonte, mais je ne reproduirais pas cette erreur. J’avais justement besoin de reconstituer ma réserve de magie, ça me permettra de terminer ce calvaire sans prendre de pause. Sur ce, Archonte, ma sœur attend. Adieux… »

Des centaines d’éphémères violets apparurent alors, comme s’échappant de la peau de Camilla. La nuée d’insecte magique s’approcha d’Elor qui s’était mis à crier, essayant de se justifier, mais il était déjà trop tard. Les créatures violettes recouvrirent le garçon des pieds à la tête.

Mais Camilla ne sentit pas sa magie enfler, au contraire. Au contact du garçon, les éphémères se mirent à se dissiper dans un nuage de fumée violet. D’abord confuse, la princesse se reprit rapidement et comprit de quoi il en retournait

« Tch, je pensais que tu étais simplement une pourriture Archonte, mais il semblerait que ce soit pire que ce que j’imaginais. Un bâtard au sang mêlé. Est-ce ton père qui est originaire de la Gildonie, ou ta catin de mère ? Hein ?! »

Toujours recroquevillé, Elor ne réagit pas à la provocation. Il releva la tête et lu dans les yeux de l’Atmosienne un dégoût qu’il ne put comprendre.

« Mon père. Mon père est un Gildonien de pur-sang, et plus intègre que tu… vous ne le serez jamais ! Quant à ma mère, elle avait un père Ishtar, et ça ne l’a jamais empêché de respecter ses valeurs sans jamais faillir. Je ne sais pas si je peux dire la même chose de vous, votre Majesté, qui n’hésitez pas à vous servir des autres et les jeter quand ils cessent de vous être utiles. »

La lame qui se posa sur son épaule, en travers de sa gorge, coupa net son élan courageux. Logan s’était interposé entre l’humain et sa princesse et avait tiré son sabre au clair. Il échangea avec un regard avec Camilla, comme pour lui demander s’il avait la permission de taire l’impétueux qui osait aller à l’encontre de son Altesse.

Cependant, l’Atmosienne de donna pas l’ordre qu’il attendait. Les trois restèrent quelques instants dans la même position, figés comme une statue, le temps que Camilla n’ordonne à Logan de se rétracter.

« Tu as raison, Archonte, agir comme je l’ai fait ne fait pas honneur à la famille Atmos, et donc à tous les Atmosiens que je représente. La disparition de ma sœur me met dans un état où il m’est difficile de discerner la subtile différence entre insulte et mauvaise foi. »

Les yeux ronds, Elor la regardait, une pointe d’admiration pour la rapidité avec laquelle la démone avait retrouvé son sang-froid. Certes, il venait de se faire insulter avant qu’on ne le menace de mort, mais elle reformulait cela comme si rien de tout cela ne s’était passé. Le fixant droit dans les yeux, sans flancher. Elor se mit à imaginer quel genre d’éducation produisait ce genre de comportement.

Ce fut Logan qui interrompit le fil de ses pensées. Il arborait une dôle d’expression, comme s’il ne supportait pas d’entendre les excuses de sa princesse :

« Il me semble de rigueur que tu t’expliques. Son Altesse est peut-être assez magnanime pour accorder le pardon à un humain insultant et aux origines douteuses, mais ne pas la remercier serait faire preuve de prétention que je ne saurais tolérer. Comment peux-tu être sûr que nous ne tournons pas en rond, et que fais-tu là ? Quel est ton objectif, et pour qui travailles-tu ? Que sais-tu sur les entités que nous avons rencontrées, et d’où tiens-tu ces informations ?… Parle ! »

Ravalant son envie de pointer les incohérences dans la logique de son discours, Elor poussa un long soupir et se releva lentement. Il fit face à la princesse tout un faisant attention aux mouvements du garde royal. Se retrouver embrocher par une épée atmosienne n’était pas quelque chose qu’il pouvait se permettre de faire. Pas avant d’avoir retrouvé Pelagia.

Il resta quelques instants à se frotter le cou, à l’endroit où le fil glacial de la lame avait mordu sa peau. Les quelques gouttes de sang qui avaient perlé s’étalèrent sur la peau bronzé de l’adolescent.

Et maintenant quoi ? Est-ce que je déballe mon sac au risque qu’elle ne me croit pas ? Ou alors j’essaye de trouver un mensonge qui justifie ma présence ? Non, elle n’hésiterait pas une seconde à me trancher la tête si elle venait à douter de ma parole. Le mieux est d’être honnête et espérer qu’elle accepte la réalité telle que je l’ai vécu.

« Je n’ai aucun problème à tout vous expliquer, mais je doute que vous allez me croire. Je veux votre promesse que vous n’allez rien faire de fâcheux, même si vous doutez de la véracité de mes propos. »

En disant cela, il regarda fixement Logan. Ce dernier lui rendit un regard mauvais et Elor n’eut aucun mal à imaginer ce qu’il aurait répondu à la place de Camilla.

« Je peux te promettre que j’écouterais jusqu’à la fin ton histoire, mais c’est le maximum que je puisses faire.

— Je suppose que c’est le mieux que je puisse obtenir… Bien… Je viens de Balgid, un petit village aux limites entre Archonte et des Terres Désolés… »

***

Il fallut plus d’une heure à Elor pour partager son histoire avec les Atmosiens. Comme elle l’avait promis, Camilla garda le silence, ne l’interrompant qu’à de rares occasions pour demander quelques détails.

Lorsqu’il se tut enfin, la démone lui tendit sa gourde et il but plus de la moitié avant de lui rendre. Le silence s’était fait lourd. Elor attendait de recevoir son jugement tandis que la princesse était plongée dans un profond mutisme, assimilant la quantité conséquente d’information que l’humain venait de lâcher.

Logan, quant à lui, trépignait. Il avait fait un effort pour garder la bouche close, mais maintenant, sa main d’arme le démangeait. L’envie de mettre son sabre au clair et trancher l’Archonte qui se permettait de déballer autant de mensonge au visage de son Altesse était forte, mais il continuait à se répéter les mantras d’entraînement anti magique pour garder son calme.

Ils venaient de perdre un temps précieux, le jeune humain étant incapable d’en venir droit au fait. Maintenant que la princesse avait respecté sa parole, elle allait certainement demander son exécution. Le nouveau commandant des gardes royaux comprenait que l’Archonte voulait trouver une histoire originale pour justifier sa présence ici, mais essayer de leur faire gober qu’il avait remonté le temps était juste les prendre pour des débutants.

Les Atmosiens était le peuple le plus avancé en matière de magie, et si eux n’avaient jamais réussi à percer le secret de la magie temporelle, comment un vulgaire Archonte avec du sang de Gildonien dans les veines pouvait prétendre avoir remonté le temps, plusieurs fois d’affilées qui plus est ?

« Logan, va t’assurer que Zelphyr ne se soit pas endormi, il m’a l’air un peu trop relaxé à mon goût… »

Le garde dévisagea son Altesse quelques secondes, mais il se retint de donner son avis. Il avait vu comment avait fini sa prédécesseur, rester dans les bonnes grâces de Camilla semblait être la méthode à suivre pour conserver sa vie, maintenant plus que jamais.

Il s’en fut donc, laissant la jeune démone et l’humain discuter en se mordant la lèvre inférieure, redoutant qu’ils ne perdent plus de temps encore et que le fantôme de Rehna ne fasse définitivement disparaître Pelagia.


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