Perdu dans la Nuit 36 : Désillusion

Auteur : Faust
Check : Sinei


Oooups, j’avais pas vu qu’on était déjà le 17… De retour donc, (presque) dans les temps. On continue un peu avec le grimoire, avec un peu d’histoire, de choses gentilles et moins gentilles, et on ingurgite (burp ~) un chapitre de plus.

Et sans plus de parlote, bonne lecture, et comme toujours, les commentaires sont les bienvenus !


 

Le matin les trouva tendrement enlacés. De la tempête de la veille, il ne restait rien : le soleil brillait comme jamais, il faisait chaud, et la blancheur immaculée qui recouvrait tout n’était plus : au loin, la forêt revêtait les couleurs de l’automne.

Encore somnolent, Aln se réveilla. Et décida que rester dans cette situation lui plaisait : il se rendormit.

Quelques minutes après, à l’inverse, Éliana débordait d’énergie : à peine avait-elle ouvert les yeux qu’elle était sur ses pieds, tandis qu’Aln s’écroulait par terre, déséquilibré par la soudaine disparition de la jeune fille.

– Aln, c’est l’automne !

– Mmh, on est en hiver, pas en automne. Il a même neigé hier.

– Non, c’est l’automne maintenant !

Le jeune homme s’achemina péniblement jusqu’à la fenêtre, prit appui sur le rebord et hissa sa tête à la hauteur des premiers carreaux. Éliana lui jeta un regard exaspéré, mais l’aida finalement à se lever.

– Je ne me pensais pas capable de dormir aussi longtemps, grommela-t-il.

– Et tu ne vas pas continuer maintenant. Ton grimoire doit vouloir nous montrer quelque chose ?

– Probablement…

Maintenant tous deux réveillés, le couple se dirigea vers le rez-de-chaussée. Il n’y avait toujours pas trace de vie dans la maison, et Aln commençait à se demander pourquoi les villageois avaient construits une maison qui n’allait pas être habitée. Ils sortirent, et remarquèrent la silhouette solitaire d’Alsag s’approchant du village, au loin. Cette fois-ci, pas de magie. Il marchait tranquillement, comme en flânant dans un parc, et passa devant eux en grommelant. Comme la dernière fois, Aln eut l’étrange l’impression que le magicien croisait son regard tout en essayant de ne rien en montrer. Mais bien sûr, cela n’était pas possible.

– Tu vois ? Je te l’avais dit.

– Mmh.

Ils le suivirent sans dire un mot de plus.

Alsag s’engagea dans la maison de l’ancien, et le duo à sa suite. En l’observant de plus près, ils se rendirent compte que le magicien avait vieilli. Aln se souvint de cette fois où il avait vu Alsag dans la bibliothèque de la Fédération. Ces yeux étaient ceux d’une personne s’attendant à mourir à n’importe quel moment.

Devant lui se tenait un homme d’un certain âge, au teint livide, qui n’était pas celui qu’ils avaient vu la veille. Il regardait calmement l’intrus, apparemment impatient d’apprendre la raison de sa venue.

– Avant de nous quitter, mon prédécesseur m’avait dit que vous alliez probablement revenir. Il voulait que je vous renvoie à grands coups de pied.

– J’imagine bien.

– Mais je ne vais pas le faire. Vu ce que vous pensez de nous, je ne pense pas que vous viendriez ici sans une bonne raison.

Alsag soupira.

– Dans ce cas, je vais aller droit au but : reprenez la magie des runes.

L’autre se tendit.

– Vous savez que tous ceux qui sont ici ne veulent plus rien avoir à faire avec la magie.

– Oui. Et s’ils continuent, ils mourront tous. Ou pire encore.

– Pire ?

– Oui. Savez-vous ce qui arrivé aux vénérables ?

– Vous voulez parlez des vénérables Gardiens ? Ne sont-ils pas morts lors de la… catastrophe ?

Le magicien ricana. Il regarda par la fenêtre, songeur, puis grimaça.

– Si seulement ils étaient morts. Mais non. Aujourd’hui, ils sont autres choses. Que je ne veux plus jamais rencontrer. J’espère mourir avant de les revoir.

L’ancien du village se tut. Après quelques secondes d’intense réflexion, il reprit.

– Quel est le danger pour nous ?

– Je ne pense pas qu’ils viendront pour vous. Ils ne bougent que lorsque la proie en est digne. Non, la raison pour laquelle je vous demande de reprendre la magie des runes, c’est à cause des Ombres inférieures.

– Vous voulez parler de ces rumeurs sur les créatures de la nuit ?

– Ce ne sont pas des rumeurs. Elles sont déjà arrivées aux alentours de Magasnin. Elles ressemblent aux vénérables, et pourtant agissent par instinct. Je n’ai pas encore fini de les étudier, mais l’important, c’est qu’elles peuvent facilement voler la vie d’un homme. Elles tuent rarement, mais vous ne serez jamais pareil après avoir senti leur toucher. Et si vous ne vous protégez pas, elles viendront jusque dans vos maisons. De simples murs ne sont d’aucune utilité contre elles qui ne viennent pas de ce monde, mais d’autre part. C’est…

– Stop, l’interrompit l’ancien. Je ne veux rien savoir de plus. Je ferais comme vous l’avez dit, car c’est nécessaire. Mais je ne veux rien connaître des détails. L’ignorance m’ira très bien.

Alsag fixa du regard son interlocuteur. Un conflit intérieur se livra en lui, mais il finit par soupirer de désespoir.

– Comme je vous envie de pouvoir ignorer !

Il se leva, tituba, s’appuya sur la table quelques instants, puis reprit la direction de la porte sous le regard incertain du vieil homme silencieux. Il passa devant Aln, et marcha jusqu’à disparaître au détour de la route.

L’ancien, dans sa maison, s’assit l’air inquiet. Il frissonna, et un sourire penaud se peigna sur son visage tandis qu’il reprenait.

– Je suis vraiment devenu un lâche.

***

Le bruyant attroupement au milieu de la place du village était l’image même d’une foule en colère. Elle entourait en vociférant l’ancien du village, le traitant de traître et d’insensé. Celui-ci semblait décidé à attendre, mais ses détracteurs se faisant de plus en plus agressifs, une expression de colère passa sur son visage et il cria d’une voix forte : « Sil osTelnaglis ! »

Le silence se fit aussitôt, et un choc mêlé de terreur se répandit parmi les villageois.

– Voyez ce que vous m’obligez à faire, dit-il d’une voix chevrotante.

Les autres s’étaient figés dans une écoute gênée. Quelle que soit leur peur, ils savaient tous ce que représentait pour l’ancien l’usage de la Sagmag.

– J’étais là quand c’est arrivé, comme vous. Moi non plus, je ne voulais plus entendre parler de magie. Mais nous avons des familles. Des enfants. Cela ne dépend plus uniquement de nous, et Alsag ne nous aurait pas prévenus sans raison.

Il eut un rire maladroit.

– Vous savez tous à quel point il nous méprise.

Le sortilège se dissipa. Une voix de basse s’éleva de la foule.

– Justement. Et on sait aussi à quel point sa quête ridicule l’obsède. Personne ne peut affirmer que ce n’est pas un moyen pour lui de se faciliter la tâche ! Ce ne serait pas la première fois qu’il essaye d’emmener l’un d’entre nous avec lui.

– Il a dit que les Ombres étaient déjà à Magasnin. Tu veux attendre qu’elles soient déjà à notre porte, c’est ça, s’énerva l’ancien.

– Non. Mais je suis revenu de Magasnin hier, et il n’y avait rien de particulier. Je ne fais pas confiance à Alsag, et tant qu’on ne m’aura pas prouvé qu’il dit vrai, je refuse de laisser une quelconque magie s’inviter chez moi.

Une dizaine de personnes, presque un quart des adultes du village, s’éloignèrent sans un mot de plus. Le reste regarda l’ancien, la mine déconfite, qui reprit.

– Quelqu’un pour aller jeter un coup d’oeil à Magasnin ?

Un jeune homme d’une vingtaine d’année acquiesça d’un air grave, avant de retourner chez lui d’un pas rapide.

Aln regardait la scène avec intérêt. C’était les origines de son village qu’il contemplait, et il ne voulait rien en rater. Ce désir était encore plus fort du fait que tout avait aujourd’hui disparu : il voulait pouvoir garder dans son cœur le souvenir de tout cela, même s’il était le seul.

Les gens se dispersèrent bientôt, et l’ancien retourna chez lui pour se mettre au travail. Il fallait agir au plus vite, car personne ne savait quand les Ombres inférieures allaient venir frapper à leur porte.

Les heures passaient. Éliana observait les activités des villageois, fascinée par toutes ces activités de la vie qu’elle avait oubliées. Elle traînait Aln avec elle, et ce dernier lui était reconnaissant de lui permettre ainsi de se changer les idées, d’oublier quelques instants la chape de nostalgie qui recouvrait ses yeux.

Puis vint le coucher du soleil et la nuit. L’ancien avait distribué le fruit de son labeur aux familles qui le voulaient, et il en avait même proposé à celles qui avaient d’abord refusé. Bien sûr, leur avis n’avait pas changé, et le vieil homme ne pouvait que s’éloigner d’un air déçu. En passant devant la maison inhabitée où Aln et Éliana avaient élu domicile, il s’était arrêté quelques instants, puis, contemplant les runes inutilisées qui lui restaient dans les mains, il s’était approché pour les placer dans la salle principale. Peut-être cela servirait-il à quelqu’un qui serait rentré trop tard.

Il retourna chez lui, un frisson de mauvais augure lui parcourant la colonne vertébrale, et alla se pelotonner dans son fauteuil. Sans doute était-ce la venue d’Alsag et son avertissement, mais il sentait comme une épée suspendue au-dessus de sa tête, l’annonce d’un désastre imminent. Le sort de ces gens qui avaient refusé la protection des runes l’inquiétait. Ils étaient aveuglés par leur passé, et ne voyaient pas le danger auquel ils exposaient leur famille. Et l’ancien décida de les forcer à accepter les runes le lendemain, même si pour cela il devait utiliser la Sagmag. Il secoua la tête en repensant à quel point la sensation de l’utilisation de la Sagmag était différente d’avant.

La tête encore pleine de ces considérations, il s’enfonça dans l’obscurité du sommeil. Son souffle devint plus lent, régulier, ses traits se détendirent tandis qu’il rêvait des jours passés.

***

Pendant ce temps-là, Aln avait recommencé à réciter ces romances qu’il connaissait par cœur. Mais il se tut d’un coup. Éliana le regarda avec étonnement, et son visage se fit grave quand elle vit le jeune homme grimacer en regardant par la fenêtre. Elle voulut parler, mais se retint en remarquant la concentration d’Aln. Curieuse, elle se mit à l’affut de ce qu’Aln avait dû remarquer.

Elle crût entendre un sifflement. Une rumeur lointaine, indistincte. Un hurlement. Elle se figea, puis chercha le regard du jeune homme. En y lisant son angoisse, elle comprit ce qu’il avait senti. Il n’avait rien entendu, mais il savait qu’elles étaient là. Et que ceux qui n’avaient pas de runes n’étaient plus.

***

L’ancien se réveilla en sursaut. Quelqu’un venait de heurter violemment sa porte. Le bruit sourd avait résonné dans le silence étrangement parfait de cette nuit.

Un gémissement.

Prit d’un mauvais pressentiment, il alla ouvrir. Et pâlit en découvrant un homme se convulsionner silencieusement à ses pieds, la bave aux lèvres et le teint livide, ses yeux révulsés cherchant désespérément un rempart contre le mal qui le rongeait. Le vieillard tendit les bras pour saisir le pauvre homme et le tira à lui pendant qu’un malaise lui tordait les entrailles, comme si quelque chose fouillait au plus profond de lui-même. Pendant une seconde, il crut voir ses pires cauchemars se réaliser. Et puis d’un coup, il était sous la protection de ses runes.

Une forme sombre et tremblotante se détacha de l’homme en soupirant de dépit. Mais il y avait d’autres proies à saisir. Moins résistantes, plus goûteuses.

***

Elnia ne savait pas ce qui se passait. Simplement qu’il fallait qu’elle courre vite, jusqu’à la maison des voisins. C’est ce que son papa lui avait dit avant de retourner dans la maison. Elle avait demandé pourquoi. Sa maman s’était évanouie, il aurait mieux valu qu’elle aille l’aider, non ? Mais son père avait répondu qu’il s’en occupait, et qu’elle devait obéir. Alors elle avait obéit.

Bizarrement, elle était contente de s’éloigner de la maison. Comme si quelque chose la gênait. Et ça avait commencé quand sa maman s’était écroulée. Elle secoua la tête et alla toquer à la porte des voisins. Et derrière elle, une forme fantomatique…

***

Quelques minutes plus tard, il n’y avait plus un bruit. Aln était sorti, sous la protection d’une de ses propres runes Toan, mais tout était déjà fini. Des ombres inquiétantes dansaient dans les demeures maintenant vidées de toute vie, et le jeune magicien reconnaissait les formes grotesquement humaines des Ombres inférieurs. Elles ne l’avaient plus effrayé depuis qu’il avait vu leur vraie forme, mais cette fois, sa crainte d’enfant lui revint.

Il vit les villageois immobiles, affalés sur le sol, parfois cherchant à protéger de leur corps un être cher, les yeux vides et d’étranges volutes de fumée noire s’élevant de leur corps. Certains encore chez eux, sur le pas de leur porte, d’autres dans la rue, et quelques-uns se trouvaient même à quelques mètres de leurs voisins, qui eux étaient indemnes, protégés par les runes.

On entendait plus que les pleurs des survivants.

Aln retourna voir Éliana. Il n’était pas tant choqué par la mort de ces gens que par la manière dont ils étaient morts. Il le savait, ils avaient été tués par des Ombres inférieures : les mêmes qui l’avaient saisi dans son enfance. Alors pourquoi ne lui avaient-elles rien fait, alors qu’elles avaient massacré jusqu’aux enfants ? Il ne voulait pas se rappeler de l’avertissement d’Évogorim, et garda le silence devant Éliana. C’était trop tôt pour en tirer une quelconque conclusion. Peut-être avait-il simplement une certaine immunité à l’embrasse fatale des Ombres.

– Que s’est-il passé ?

Elle le savait déjà.

– Ceux qui n’ont pas cru l’ancien sont morts, répondit Aln d’une voix blanche, et il reprit après quelques minutes de silence. La légende disait donc vrai.

– Quelle légende ?

– Celle que nous racontait l’ancien du village. Que quand les Gardiens ont échoués, les Ombres se sont répandues de par le monde.

– Oh… Probablement. Mon grand-père n’en a jamais parlé.

– Et je crois que les Ombres étaient des gens avant.

Éliana le regarda d’un air horrifié.

– Qu’est-ce que tu veux dire par là ?

Aln haussa maussadement les épaules.

– Je commençais déjà à avoir des doutes… Je vois la vraie forme des Ombres. Elles ressemblent à des êtres humains, comme s’ils avaient été détruits ou modifiés par quelque chose.

– Cela ne veut rien dire. Ça pourrait être une illusion.

– Non, soupira Aln. Après ce qui est arrivé à Jion, puis à Calnig, et ce qu’a dit Alsag à propos des Gardiens morts lors de la catastrophe, je ne pense pas me tromper. Et le fait que les archimages peuvent parfois se transformer en Ombres, les résultats de l’expérience d’Évogorim. Je ne voulais pas le croire, mais cela fait trop de preuves.

La jeune fille se mordilla les lèvres.

– Mais dans ce cas, que sont-elles ? Elles n’ont plus rien d’humain. Comment deviennent-elles comme ça ?

– Haha, si je le savais, je ne serais pas ici. Mais…

Le jeune homme s’interrompit.

– Mais ?

– Rien.

Il secoua la tête.

Le reste de la nuit fut morne et triste. Ils n’étaient plus d’humeur plaisantine, et retournèrent dans la chambre. Leurs pensées tournaient en rond. Aln était particulièrement dérangé par ses nouveaux doutes. À quel point était-il proche des Ombres ? L’avertissement d’Évogorim, qu’il avait d’abord écarté d’un revers de la main, lui revenait encore et encore à l’esprit. Il s’endormit alors que l’aurore pointait, Éliana à ses côtés.

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