Perdu dans la Nuit 29 : Séparation

Auteur : Ilanor
Check : Sinei


Yo ! Voilà un long chapitre qui était prêt depuis longtemps, mais qui a été retardé pour diverses raisons ~ Non, ce n’est pas vrai, il n’y a pas de retard… On arrive dans les derniers chapitres tranquilles, et les dernières pièces du puzzle sont introduites ~ Sur ce, bonne lecture, et n’hésitez pas à commenter !


 

Ils voyagèrent tranquillement, accompagnés des patrouilleurs survivants, et bien que Rieln semblât détester cette situation, Aln et Nimronyn se retrouvaient souvent dans la salle commune, et parlaient. Enfin, plus qu’une discussion, c’était un jeu, un jeu dans lequel chacun essayait de découvrir les secrets de l’autre, dans l’espoir de pouvoir se vanter d’une telle victoire. Pourtant, cela leur était impossible : ils savaient trop bien dissimuler, et sans jamais mentir, car ils détestaient tous deux le mensonge, ils détournaient la conversation.

Aln ne savait plus trop quoi penser de la jeune femme. La fervente zélote de la Coalition qu’il avait d’abord imaginée s’en allait loin au large, tandis que se dessinait Nimronyn. Par son cynisme, elle lui rappelait Rieln, mais si ce dernier était froid et insensible, la jeune femme, elle, débordait de passions mal contrôlées.

Le jeune homme s’en rendit tout particulièrement compte lorsqu’ils croisèrent un régiment de soldats en route pour la frontière avec l’Empire de Glino.

En effet, à l’exception des Patrouilleurs, l’armée de la Coalition n’était déployée qu’en temps de guerre, en dehors de quoi chaque cité devait s’occuper de ses propres affaires. C’est ainsi que le groupe apprit l’imminence de la guerre, et si Rieln accueillit la nouvelle avec sa froideur coutumière, Nimronyn se mura dans un silence inviolable et irascible.

Bien sûr, cela ne fut pas sans titiller la curiosité d’Aln, mais Rieln ne semblait pas vouloir renseigner son ami, et Aln ne pouvait pas directement questionner l’intéressée. Pourtant, il devinait tenir son premier indice quant au secret de Nimronyn.

Les paysages de la Coalition se ressemblaient toujours, et ce qui les différenciait surtout les unes des autres, c’était la variété des bannières flottant au vent, dès que l’on passait d’une cité à l’autre. Après les montagnes, la plaine, du même genre que celle qu’Aln avait traversée en venant de Magasnin, et après la plaine, la forêt, qu’ils ne faisaient qu’effleurer.

Bien sûr, Rieln avait trop voyagé pour encore se préoccuper de cela. C’était plutôt l’appréhension qu’il ressentait à l’idée de revoir son père qui accaparait ses pensées. Il voyait d’un œil inquiet le rapprochement de son ami avec Nimronyn, tout simplement car il savait que son père ne manquerait pas d’en faire usage. De plus, il avait malheureusement complètement oublié de contacter son supérieur depuis qu’il avait rencontré Aln. C’est-à-dire, son père.

Les jours passaient, et l’épéiste commençait à s’égayer un peu.

Avant de rencontrer Aln, il n’aimait pas Nimronyn. Son père lui avait sauvé la vie, et elle le lui rendait par la haine. Bien sûr, son père était haïssable, c’est quelque chose que Rieln avait découvert très jeune, mais à ce point-là ? Même lui en doutait, et ce n’était pas peu dire. Cependant, à mesure qu’il restait au contact d’Aln, il comprenait toujours plus à quel point son père pouvait être inhumain, et à quel point lui-même s’était laissé aveugler. Finalement, il commençait à supposer une raison à la haine de Nimronyn, et bien que sa présence lui soit toujours désagréable, c’était plus à cause de l’opposition de leurs caractères.

Deux semaines après l’incident avec les deux Ombres, et tandis qu’Aln activait son grimoire régulièrement, ils arrivèrent à la capitale, Eljinor. Le jeune homme ne pensait pas qu’une ville puisse être aussi belle : elle brillait comme un miroir, reflétant joyeusement les rayons d’un soleil chaleureux, et, en la voyant nimbée de cette aura presque divine, Aln se demanda si elle ne continuait pas à éclairer une fois la nuit venue.

Ils entrèrent en sautant toutes les formalités, et à chaque fois que Rieln montrait une preuve de son identité, un mélange de terreur mal dissimulée et d’admiration sans bornes se lisait dans les yeux des gardes. Enfin, ils arrivèrent vite à la résidence du Conseiller Eldyn.

Rieln et Nimronyn partirent d’abord à sa rencontre, tandis qu’Aln se laissait installer dans une chambre de l’aile des invités, et passa l’heure qui suivit à feuilleter les livres qu’il y trouva.

Bientôt, un serviteur en livrée vint le trouver, hésitant entre le respect dû à un invité de son maître, et le mépris pour ce qui était évidemment un garçon des campagnes. Le jeune magicien se retrouva emmené dans l’antichambre du maître des lieux.

L’air était lourd, et l’ambiance solennelle, même alors qu’Aln n’était pas encore entré dans le bureau du Conseiller Eldyn. Les lourdes tentures pendant le long des murs, l’immobilité stagnante de la maisonnée, l’oppression écrasante des portraits décorant les murs de la pièce, tout cela se mariait parfaitement afin d’imposer le silence au visiteur impressionnable.

« Entrez. »

La voix envahit toute l’espace, profonde et sûre de sa force.

Le jeune homme obéit, et entra dans une vaste étude. Assis derrière son bureau, le conseiller Eldyn. À ses côtés, Rieln, le visage indifférent. Plus près d’Aln, Nimronyn se tenait debout, figée dans un salut rigide.

« Haha ! Voilà donc le fameux Aln, pour lequel mon propre fils me fait des cachotteries !

– Monsieur, répondit Aln d’une voix monotone.

– Ne sois pas si rigide, approche, approche ! Il est si rare que Rieln ramène un ami. En fait, je crois qu’il n’en a pas. Il est un peu lugubre, tu sais ?

– Parfois, oui, répondit Aln avec une pointe d’ironie.

– Je vois, je vois. Bon, tout d’abord, en tant que conseiller de la Coalition, je te remercie pour le rôle que tu as joué à Magasnin. Même s’il semble que tu aies quelque chose à voir avec l’arrivée de cette ombre, tu as été courageux.

– C’est un honneur.

– Bien sûr, sachant cela, je ne vais pas pouvoir te laisser seul bien longtemps. »

Aln leva des yeux indomptables sur le vieillard, qui tressaillit en croisant ce regard de défi. Puis, l’homme eut un sourire d’autodérision, comme s’il se ridiculisait d’avoir montré sa surprise.

« Ne me regarde pas avec ses yeux là, je ne suis pas barbare au point de te retenir ici. Il se trouve que nous sommes en guerre, soupira-t-il d’un air affligé, et que Rieln va devoir partir pour le front. Cela comptera comme sa punition pour ne pas m’avoir contacté pendant aussi longtemps. Mais ce n’est pas un problème. »

Sa voix s’était durcie sur la fin.

« Comme la jeune Nimronyn ici présente a eu la délicieuse idée de perdre les meilleurs hommes de son escouade, elle n’a rien à faire, et t’accompagnera le temps de ton séjour ici. »

Il était glacial. La chaleur qu’Aln avait cru percevoir au début de la conversation avait déserté la pièce, et Nimronyn serrait les poings en se mordant les lèvres. Puis, comme s’il n’avait rien dit de particulier, il reprit chaleureusement.

« J’espère que tu passeras un bon séjour ici ! Ah, et quant à ton accès à la bibliothèque, ne t’inquiète pas : il est toujours bon d’être ami avec un mage aussi talentueux que toi. Bien sûr, il faudra que tu m’en donnes la raison. Rieln refuse catégoriquement de m’en parler. Mon propre fils, tu te rends compte ? »

Le vieillard sembla rire de lui-même, mais Aln percevait la menace cachée derrière ces paroles. Il répondit d’une voix ferme.

« À ce sujet-là, vous devez connaître le rêve des magiciens ?

– La recherche de la Nivmag, si je me souviens bien ?

– Oui. J’ai des raisons de croire qu’un indice serait caché dans les ouvrages scellés de la bibliothèque.

– Oh, vous êtes donc un chercheur. Une espèce rare de nos jours. À quand remonte les derniers ? Dix, onze ans ? Mais si jeune ! Maître Evogorim a vraiment des goûts étranges.

– C’est mon maître, sourit penaudement Aln.

– Cependant, je dois vous prévenir qu’il est peu probable que vous trouviez quoique ce soit ici. Après tout, des générations de chercheurs sont déjà passées là avant vous. Bon, normalement, l’accès à ces livres n’est pas donné aussi facilement, mais comme vous avez la confiance de mon fils, je vais faire une exception. Attendez-vous à une bonne nouvelle. »

Puis, d’un signe de la main, il fit signe aux trois personnes de sortir.

Rieln sortit le dernier, et ferma la porte derrière lui. Il jeta un regard d’excuse vers les deux autres, et s’en alla sans un bruit.

De même, Aln et Nimronyn se dirigèrent vers l’aile des invités en silence. Les serviteurs de la maison les regardaient traverser les pièces d’un air neutre et indifférent. Puis, une fois près de la chambre d’Aln, la jeune femme éclata.

« L’ordure ! »

Aln sursauta devant ce cri auquel il ne s’attendait pas. Il regarda Nimronyn avec surprise, puis se dit que ce n’était pas si étonnant que cela.

« C’étaient tous de bons soldats, et il ridiculise leur mort comme ça ! Ce… ce chien ! Ce bâtard comploteur !

– Whow. »

Cela suffit pour que la jeune femme reprenne le contrôle de ses émotions.

« Excuse-moi, Aln. Comme tu peux le voir, je ne m’entends pas avec cet homme.

– J’ai cru entendre ça. C’était… clair. »

Elle rougit violemment.

« S’il te plait, oublie ça. J’ai l’impression d’avoir perdu face à lui, c’est… dégoûtant.

– Je ne vois déjà pas de quoi tu veux parler. Quoiqu’il en soit, on dirait que nous allons être ensemble un certain temps.

– Oui, effectivement. Rieln va partir pour le front, son père n’a pas accepté qu’il le laisse sans nouvelles.

– Il doit tenir à lui.

– Quoi ? Le conseiller Eldyn ? Tu plaisantes ? La seule chose à laquelle il tient, c’est son pouvoir. Pour lui, Rieln est une pièce avant d’être son fils. Mais comme c’est sa meilleure pièce, il déteste ne pas savoir ce qu’elle fait. »

Aln resta silencieux quelques secondes. Ils étaient devant la porte de sa chambre, et apparemment, aucun serviteur n’était à portée de voix. Ce qui expliquait pourquoi Nimronyn s’était permise ses insultes.

« Étrangement, cela ne m’étonne pas plus que cela. Rieln a l’air de détester le monde dans lequel il vit, et lorsqu’il m’a accueilli, la voix de son père sonnait faux. J’ai eu l’impression qu’il était trop habitué à dominer, et que sa franchise n’était qu’une façade.

– Pour une première rencontre, tu n’es pas loin de la vérité. Ah ! Rien que de repenser à la manière dont il te parlait, ça me donne la nausée. Et sa manière d’insulter les gens en souriant ? C’est ! C’est ! Il faut que je me change les idées. Rieln t’enseigne l’escrime c’est ça ?

– Euh, oui pourquoi ? »

Aln sentait venir les problèmes. Nimronyn lui sourit d’un air innocent.

« Accompagne-moi dans la cour, veux-tu ?

– Nimronyn, ton sourire ressemble à celui de Rieln.

– Vraiment ?

– Oui. Celui qu’il me fait quand il m’a préparé un programme d’entraînement dont il est fier.

– Oh, ça semble éprouvant.

– Ça l’est. J’espère que le tien n’a pas la même signification, hein ?

– Bien sûr que non. »

Ce jour-là, le jeune homme se promit de ne jamais accompagner Nimronyn pour un duel d’entraînement plus d’une fois par semaine. Si Rieln s’amusait en le poussant au-delà de ses limites, Nimronyn ne se préoccupait pas de ces choses-là. Elle se contentait de se défouler sur Aln, sans même lui laisser le temps de se relever. Elle n’était pas au niveau de Rieln, mais le jeune homme peinait à laborieusement se défendre.

Deux heures et beaucoup de bleus plus tard.

« Ah ! Je revis ! Merci de m’avoir accompagnée, Aln ! On se revoit plus tard. »

Aln se taisait. Il avait mal partout. Il voulait aller prendre un bain et dormir. Il ne voulait plus jamais se battre avec cette bête sauvage. Il voulait pouvoir se reposer tranquillement.

Rieln s’approcha avec un sourire angélique.

« Ah ! Non ! Non ! Pas maintenant, Rieln. Pitié, pas ce soir.

– Si, si. Je pars demain, et il va falloir que je m’assure que tu aies de quoi travailler en mon absence. »

Aln commença à reculer en direction d’une des portes de la cour. Mais pourquoi était-elle fermée ? Et pourquoi les autres aussi ? Et pourquoi n’avait-il pas ses runes avec lui ?

« Rend-toi à l’évidence. »

Le jeune homme baissa les épaules, et répondit d’une voix démoralisée.

« Oh, tant pis. Vas-y, et qu’on en finisse.

– À la bonne heure ! Mais on va changer d’endroit. Ici, les fenêtres ont des yeux.

– Il y a un problème ? »

Rieln sourit, et, lui faisant signe de le suivre, il sortit une clé de sa poche et ouvrit une des portes. Puis, guidant Aln dans un dédale de couloirs, ils arrivèrent finalement en haut d’escaliers s’enfonçant dans les profondeurs, et s’y engagèrent.

Les marches taillées dans la pierre étaient rendues glissante par l’humidité, et rapidement le boyau ressembla plus à une grotte qu’à la cave d’une maison noble. L’odeur de renfermé se faisait toujours plus forte, et les torches au début régulièrement accrochées s’espaçaient lentement, plongeant des pans entiers d’escaliers dans les ténèbres.

Aln déglutit. Il ne savait pas ce que Rieln voulait lui montrer, mais pour qu’il prenne de telles précautions, cela devait être important. À ce moment, le maître épéiste éleva la voix.

« Depuis que j’ai commencé à m’entraîner seul à l’épée, personne d’autre n’est entré ici. Quand mon père me donne un travail qui me dégoûte profondément, quand ma vie est trop plongée dans la fange, je viens ici, je brandis mon épée, et j’oublie. Je n’aurai jamais pensé qu’un jour j’y emmènerai quelqu’un d’autre. »

Ils arrivèrent en bas de l’escalier. Il s’ouvrait sur une vaste caverne à peine éclairée par des pauvres puits de lumières formés on ne sait comment. Rieln se dirigea vers une vasque à peine discernable, et frottant un briquet, il l’approcha.

Immédiatement, la vasque s’alluma, et avec elle une sorte de conduite qui faisait le tour de la caverne. Rapidement, le feu se propagea pour faire le tour de la pièce, épousant les murs de la grotte dans un cercle parfait. Les flammes virevoltantes dessinaient des myriades d’ombres dansantes tandis que le duo s’avançait au centre de la pièce. Là, Rieln se retourna vers son ami.

« Aln, mon petit doigt me dit que je ne te reverrai pas en rentrant de la guerre.

– Pourquoi ?

– Mon père va sans doute essayer de te garder avec lui. Quand il échouera, il fera attention à ce que tu ne repartes pas vivant de la ville. »

Aln se tut. Son cœur se serra en entendant un de ses rares amis dire cela de son propre père.

« Je sais que cela semble ridicule, mais c’est le genre d’homme qu’est mon père. Un monstre dans la peau d’un affable vieillard.

– Mais, pourquoi en arriverait-il là ?

– Pour lui, le nom des Eldyn vaut plus que tout. Si les Eldyn ne peuvent pas avoir quelque chose, personne ne l’aura. Il sait que tu n’es probablement pas le disciple d’Évogorim, même si je ne lui ai rien dit à ce sujet. Tu es sans doute le magicien le plus doué de ce temps, et le pire menteur. Il l’a compris au travers de nos histoires, à Nimronyn et moi. Il ne supportera pas que tu lui échappes.

– Tu exagères, non ?

– J’ai vu pas mal de magiciens, et les seuls qui pourraient réussir la même chose que toi sont les archimages d’Eljinor. Ils ont tous plus de soixante ans, tu n’en n’as même pas vingt.

– Et Nimronyn dans tout ça ? Elle fait partie du plan ?

– Non. Vu que la guerre a commencé, il n’a plus besoin d’elle. Il va probablement s’en débarrasser en même temps que toi. C’est sans doute pour cela qu’il l’a laissée avec toi ; après tout, il n’a jamais aimé sa nature rebelle.

– Je… vois.

– Je t’avertis maintenant, mais tant que tu ne parles pas de partir de la ville, tu es en sécurité. Tant qu’il aura l’espoir de t’obtenir, il ne te fera rien. Mais dans le cas où les choses devraient prendre un tour pour le pire, je vais te donner une dernière leçon. Ce que je vais te montrer ce soir, c’est le résultat de toute ma vie. Les seuls qui ont vu ces mouvements, et ils sont rares, sont tous morts. Lorsque tu les pratiqueras, tu le feras ici. Si tu les utilises en combat, fais le uniquement lorsque tu les maîtriseras parfaitement et si l’ennemi en vaut la peine, ne laisse aucun témoin. »

Sur ces mots, le maître épéiste se mit à bouger lentement et d’une manière étrange. Aln n’arrivait pas à fixer son regard, et le simple fait de voir ces mouvements qui semblaient impossibles à réaliser pour un corps humain lui donnait des sueurs froides.

Glacial.

Inhumain.

Terrifiant.

C’était les seuls mots qui lui venaient à l’esprit pour qualifier ce qu’il voyait : un art de tuer raffiné à l’extrême. Il ne savait pas combien de personnes Rieln avait tuées pour en arriver là, et il ne voulait pas y penser. Il gravait chacun des mouvements dans son esprit, et se promettait de ne jamais les oublier.

Au bout de dix minutes, Rieln s’immobilisa en sueur. Oui, l’homme qu’Aln n’avait presque jamais vu transpirer était épuisé après quelques minutes de pratique de son art. Il regarda Aln, son regard lui disant que c’était son tour, et s’assit sur place.

Aln déglutit. Il commença le premier mouvement et gémit de douleur en tordant son corps d’une manière complètement démente. Et comme il n’y arrivait pas seul, Rieln se leva, vint, et lui fit achever le mouvement de force. Le jeune cria de douleur et s’effondra sur le sol.

Le maître épéiste lui jeta un regard désolé, comme s’il voulait lui dire qu’il n’avait pas le choix, et attendit que son élève se relève difficilement pour lui faire reprendre son exercice.

L’entraînement continua ainsi pendant près de deux heures. La nuit commençait probablement à tomber à l’extérieur, et Aln avait depuis longtemps dépassé ses limites. Oh, à ce stade-là, il se demandait même si son professeur en connaissait l’existence. Cependant, il était sûr d’une chose : sans les entraînements démoniaques que Rieln lui avait fait endurer jusqu’à maintenant, son corps se serait brisé en deux sous les contraintes des mouvements. Il comprenait aussi que si Rieln était aussi impitoyable aujourd’hui, c’était parce que l’urgence le pressait.

La torture touchait à sa fin. Aln avait retenu le premier jeu de mouvements, et Rieln lui jeta alors un regard satisfait.

« Tes entraînements ont fini par porter leurs fruits : je ne pensais pas que tu arriverais à retenir cela en si peu de temps.

– Si peu de temps… ?

– Oui. Je pensais qu’il te faudrait plutôt trois ou quatre heures.

– Et tu comptais me faire continuer aussi longtemps que ça ? »

Le maître épéiste lui rendit un regard d’incompréhension. Comme si la question ne se posait même pas, puis il reprit.

« Avec ça, j’ai fait tout ce que j’ai pu. Il te reste plus qu’à maîtriser ces mouvements. Survis, Aln, pour que l’on se revoie encore.

– J’y compte bien, Rieln. Merci. Sans toi, je serais déjà mort je ne sais combien de fois. C’est une dette que je ne pourrais jamais rembourser.

– Qu’est-ce que tu racontes ? tu l’as déjà remboursée depuis longtemps. J’ai l’impression d’avoir retrouvé une âme. »

Et là-dessus, sans laisser à Aln le temps de répondre, Rieln se mit à remonter les escaliers après avoir éteint les feux. Encore surpris, le jeune homme se dépêcha, et partit à sa suite.

Ils arrivèrent en haut dans le silence le plus complet, seulement interrompu par le claquement de leurs pas sur la roche, et là, ils se serrèrent la main. Ni l’un, ni l’autre ne savait quand ils se reverraient pour la prochaine fois, et leur séparation après plusieurs mois de voyage ensemble leur laissait un arrière-goût étrange.

De fait, la nuit tombait. L’heure du repas était passée, mais peut-être car les serviteurs avaient l’habitude de voir Rieln s’entraîner sans compter son temps, un repas attendait Aln dans sa chambre. Tandis qu’il sortait d’un bain plus que nécessaire, et après qu’il eut englouti son dîner, quelqu’un toqua légèrement à la porte.

« Monsieur ? Le conseiller Eldyn aimerait vous voir. »

La voix, féminine, était aussi résolument respectueuse, à la différence de l’homme qui était venu chercher Aln la première fois.

« Ah, très bien, j’arrive, répondit Aln. »

Intérieurement, il pensa que son siège commençait finalement. Il ouvrit la porte, accueillit de l’autre côté par une femme dans la trentaine, de taille moyenne, habillée comme un homme et portant une épée à la taille. Elle était blonde, le front dégagé et les cheveux coupés au-dessus des épaules, avec de grand yeux verts et froids qui dévisagèrent Aln pendant quelques secondes avant de se détourner.

« Par ici, dit-elle en joignant le geste à la parole. »

Le couple s’aventura plus profondément dans la demeure. Bien qu’Aln ne se rappelle plus exactement du chemin qu’il avait pris la première fois, il savait au moins que ce n’était pas le même. Un léger serrement de coeur lui indiquait la présence de magie dans les environs, ce qui ne le rassurait pas vraiment.

Son accompagnatrice était aussi bavarde qu’une tombe, aussi impassible qu’un mur, et le silence l’incita à repenser à ce que Rieln lui avait dit quelques heures avant. Elle ressemblait effectivement à un outil parfait : dénuée de conscience, comme si on lui avait arraché ses sentiments, et son âme. Le jeune homme se souvint du vide dans le regard que la femme avait posé sur lui : elle l’avait jaugé froidement, et son analyse visait simplement à déterminer s’il était dangereux ou non. Il n’y avait aucune émotion dans ces yeux.

Ils arrivèrent finalement devant une porte plus discrète. Le luxe tapageur du reste de la demeure ressemblait  à un mensonge quand, sans transition aucune, on arrivait devant cette simple porte de bois sans décoration. La femme accompagna Aln à l’intérieur, dans un salon meublé avec une simplicité de goût, où deux fauteuils aux forts renforts se faisaient face. Elle lui fit signe de s’asseoir dans l’un d’entre eux, et alla se placer derrière le second.

Quelques minutes passèrent encore, déposant un voile de gêne sur Aln, avant que, finalement, la porte ne s’ouvre de nouveau pour laisser place au conseille Eldyn. Le jeune homme se leva, la femme salua, le vieillard s’assit.

« Ah, Aln. Tu dois te demander pourquoi je veux te voir si tard.

– Effectivement, c’est la question que je me pose. Après tout, si vous aviez quelque chose à me dire, pourquoi ne pas me l’avoir fait tout à l’heure ?

– Tant d’impatience, dit l’homme en riant. Je te l’avoue, tout à l’heure, j’étais curieux. Vraiment curieux. Quel genre d’homme a pu dérider mon Rieln ? Et faire baisser sa garde à Nimronyn ? Je me le demandais, et je voulais savoir. Maintenant, je comprends un peu mieux.

– Oh ?

– Oui, le simple fait que tu puisses me répondre comme cela m’éclaire. Les gens ont deux réactions en face de moi : soit ils me flattent servilement, soit ils se taisent, terrifiés. Je pense qu’ils ont la même réaction face à Rieln : le pauvre n’a pas été épargné. Et que tu répondes avec autant de défiance, même moi, je trouve cela rafraichissant ! »

Le vieillard était bon acteur. Peut-être était-il énervé tout à l’heure, et que c’était pour cela qu’il avait été aussi peu convaincant dans son rôle. Si Aln n’avait pas été prévenu par Rieln et Nimronyn, il aurait sans doute pris le vieil homme pour ce qu’il semblait être. Indifférent à ses réflexions, Aln répondit d’une voix neutre.

« J’imagine que cela a dû vous surprendre, effectivement. Pourtant, je doute que vous m’ayez appelé ici pour me parler de ça.

– Tant de suspicions, soupira l’autre. Je ne sais pas ce que Nimronyn vous a raconté, mais ne croyez pas tout ce qui sort de sa bouche. Après tout, depuis que son père a trahi l’Empire, cette femme s’est mise à détester le monde entier.

– Trahi l’Empire ?

– Oh, elle ne te l’a sans doute pas dit. Son père était un général de l’Empire, l’un des plus respectés d’ailleurs, jusqu’à ce qu’il fomente l’assassinat du Premier Prince. Et comme tout ne s’est pas passé comme il le voulait, il a dû fuir avec sa femme et sa fille. Malheureusement, ils sont morts assassinés, et nous n’avons pu sauver que Nimronyn. Elle en a gardé une forte rancœur envers le monde entier. »

Le jeune homme était déçu. Voilà qu’on lui servait sur un plateau d’argent l’histoire qu’il voulait savoir depuis des jours, mais il n’en retirait aucune satisfaction, ni plaisir. Au contraire, le mépris qui perçait dans la voix du vieillard n’était rendu que plus évident par cette constatation. Et Aln de repenser aux avertissements de Rieln.

« C’est une triste histoire, que j’aurais préféré apprendre de la bouche de Nimronyn. »

Aln n’arrivait pas à voir où le conseiller voulait en venir, et il se méfiait : ce n’était pas la même chose que lorsqu’il explorait l’inconnu avec le grimoire, là, il sentait comme une intention sous jacente qui ne lui plaisait guère.

« Ah ah ! Tu as peut-être raison. Pour quelqu’un comme toi, c’est une qualité importante de chercher plusieurs sources. Bref, effectivement, je peux dire ce que je veux, il n’en reste pas moins vrai que je veux te demander quelque chose.

– Je vous écoute.

– Tu sais sans doute que nous sommes en guerre.

– Oui, j’ai rencontré quelques régiments de l’armée en route vers la frontière.

– Bien. Et tu sais aussi que notre armée ne tiendrait pas plus que quelques semaines contre celle de l’Empire.

– Oui. En tout cas, c’est ce qui se dit partout.

– Eh bien c’est vrai. C’est pour cette raison que nous comptons sur une autre arme : nos magiciens. Ce que je vais te raconter maintenant devra rester entre nous, j’espère que tu comprendras. Si tu venais à en parler, même moi je ne pourrais empêcher l’Association des Magiciens de te poursuivre, et je pense que tu sais ce que cela signifie.

– Que je devrais fuir vers l’Empire ? »

Le jeune homme maudit encore une fois sa langue trop bien pendue en voyant le conseiller se rigidifier sur place.

« Je plaisantais, bien sûr, se reprit le jeune homme.

– Bref, passons. Comme tu le sais, quand il ne s’agit pas d’un Archimage, le magicien coûte cher pour très peu. Il  lui faut des heures pour faire son office, quand ce n’est pas des jours, et souvent, les effets sont faibles. En tout cas, ce n’est pas une arme facilement utilisable dans une guerre. Mais voilà : certains de nos Archimages ont mis au point un moyen de combiner les pouvoirs de plusieurs magiciens pour compenser ces défauts. J’aimerai que tu rejoignes une de ces unités. Tu rencontrerais d’autres magiciens, et cela t’apprendrais sans doute beaucoup. »

Aln se tut. Il avait un peu de mal à dissimuler un sourire en se rendant compte que l’homme le sous-estimait, et ne pouvait que remercier Rieln et Nimronyn pour cela. Il n’y avait même pas matière à réflexion, mais il se souvenait de ce que Rieln avait dit un peu avant.

Lorsque le silence s’allongea, le vieillard reprit d’une voix douce.

« Bien sûr, tu peux prendre ton temps pour me donner ta réponse, mais cela serait dans ton intérêt d’accepter, et dans celui de Nimronyn, dont tu as l’air proche. »

Le jeune homme se tendit devant ce qui ressemblait déjà plus à une menace, et répondit d’une voix aussi neutre que possible.

« Je vais y réfléchir, bien sûr. Après tout, c’est une offre très alléchante.

– Tant mieux. J’attendrai ta réponse avec impatience.

– Maintenant, si vous voulez bien m’excuser…

– Bien sûr, je t’ai retenu déjà trop longtemps. Passe une bonne nuit, et profite bien de la capitale. »

Aln se leva calmement, et la femme qui l’avait amené ici l’accompagna jusqu’à sa chambre. La sensation qu’une magie était à l’oeuvre ne l’avait pas quitté un seul instant, et l’accompagna même alors qu’il s’endormait.

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